Héroïquement vôtre

Herbert Blomstedt, un condottiere émérite pour l'OdP !

Un vénérable maître Jedi de la baguette, un futur sage du piano, et l’Orchestre de Paris en grande forme : il n’en fallait pas plus pour que le concert du 12 janvier soit une franche réussite. Ajoutez à cela un Concerto pour piano en sol majeur de Beethoven (le plus atypique des cinq ?) et Une Vie de héros de Richard Strauss (qui a attendu douze ans avant de ressortir du placard à partitions de l’OdP) et vous avez là le beau programme qui a enchanté la salle Pleyel jeudi soir. Au podium, Herbert Blomstedt, octogénaire fringuant et plein d’humour, dont l’expertise en matière de musique germanique n’est plus à faire. Dix ans à la Staatskapelle de Dresde, sept au Gewandhaus de Leipzig – en voilà, de belles références !

Till Fellner, de la classe des grands (Photo : Peter Mathis)

Au côté de Till Fellner, cela donne un accompagnement orchestral de haute tenue pour l’Opus 58 de Beethoven. Plus réservé, cependant, que sous la battue énergique de Paavo Järvi l’an dernier, mais pas moins vivant, ni naturel – plus mûr, alors ? Il me semble bien que ce soit ça. Quelques petits détails font tendre l’oreille – un savoureux échange entre le basson et le piano dans le Moderato : un petit rien, mais il n’en faut pas plus pour s’intéresser passionnément à ce premier mouvement. D’autant que sous les doigts de Till Fellner, voilà un Beethoven qui n’hésite pas à affirmer un classicisme du meilleur aloi : pour preuves, cette rondeur dans le toucher, cette consistance qui a cruellement manqué à Rafał Blechacz la saison passée. Oh, ce n’est pas comme si on ne sentait pas de loin en loin l’héritage de Brendel dans le jeu de son ancien élève (dans la cadence, surtout – détachée, embrassant d’un coup tout ce qui venait d’être dit), avec ce soupçon de retenue forcée (qui pour ma part ne me déplaît pas toujours dans ce répertoire). Encore faut-il préciser que son Andante était absolument magnifique. Un orchestre hiératique d’un côté, un pianiste qui pastellise son jeu de l’autre. Courage ? Résignation ? On finit par ne plus savoir si la voix beethovénienne se confie dans un souffle ou menace à chaque instant de rendre son dernier soupir : un deuxième mouvement sur le fil, qui débouche sur un Rondo souverain dont les ultimes minutes m’ont littéralement enchanté, peut-être parce qu’il a laissé s’exprimer un Beethoven sereinement arrivé au seuil de la maturité. Pourquoi pas au rythme d’un andante placido, celui-là même qui a animé le beau rappel offert par le pianiste : Au lac de Wallenstadt, signé Franz Liszt.

Une plausible incarnation de l'héroïsme straussien *Gurgl*

Curiosité du programme : Beethoven et Richard Strauss avaient quasiment le même âge à l’heure de composer (respectivement) leurs opus 58 et 40. Et pourtant quoi de plus dissemblable que l’audace lucide du Concerto et la vigueur forcenée de Heldenleben ? Avec son effectif orchestral surpuissant, le poème symphonique de Strauss mobilise à lui tout seul autant de moyens qu’un blockbuster. Ou une quasi-série B : effrayés par la masse instrumentale, certains spectateurs ont préféré fuir plutôt que de voir « Rocky Strauss » (nom de scène de Richard Balboa) tataner méchamment ses ennemis (ces pleutres rampants) à la manière de Chuck Norris ou Steven Seagal. Pas à coup de mawashi geri ou de yokumen uchi comme ces maîtres du nanar en kimono Décathlon/santiags (remarquez, l’argument simpliste d’Une Vie de héros n’a guère de leçons à donner à des chefs-d’œuvre de la trempe de Justice sauvage ou Braddock, portés disparus III). Non, car avec sa force de frappe infiniment supérieure, Richard Strauss rend son double-six à tout le monde : huit contrebasses, deux (excellents) tubas, huit cors (vaillamment menés par Benoît de Barsony, en l’absence d’André Cazalet, pour cause de Prades au TCE).

Roland Daugareil, prix d'interprétation straussienne !

Menés par la gestique idéalement lisible de leur chef de guerre Herbert Blomstedt, les musiciens de l’OdP signent une prestation remarquable dans le poème de Strauss. Et qu’importe si le rendu sonore n’est pas aussi léché qu’à la Staatskapelle (où le chef suédois avait connu Rudolf Kempe, épatant straussien), l’Orchestre de Paris est à la fête ! Pour s’en convaincre, autant écouter les grimaces de la petite harmonie campant les teigneux adversaires du héros, ou l’époustouflant Roland Daugareil ! Son vibrato généreux croque une Gefährtin versatile, qui lance des roucoulades aguicheuses quand elle ne pique pas une crise de nerfs sans crier gare. Un vrai personnage de théâtre – une Pauline de Ahna plus vraie que nature, il faut croire. De son côté, Blomstedt diligente un impressionnant Champ de bataille (entre deux coups de grosses caisses qui font de la pâte à modeler avec mon oreille interne, je me maudis d’avoir choisi l’arrière-scène – et ses commentateurs live : « Oooh, mais que c’est joli cette petite partie de violon ! » « Grrmhgnn, c’est encore plus joli dans le silence, bougre de #*$@§ ! »), et achemine le morceau jusqu’à sa solennelle conclusion. À peine a-t-il pincé son pouce et son index que la musique s’évanouit et les applaudissements retentissent. Triomphe pour les solistes et le chef, acclamé par la scène comme par la salle. Blomstedt reviendra diriger l’OdP, c’est certain – pourquoi pas pour de nouveaux Strauss, des Nielsen, des Mendelssohn ? En attendant, ce sera Bruckner…

(Beethoven : Concerto pour piano n°4, Richard Strauss : Ein Heldenleben ; Herbert Blomstedt, Till Fellner, Roland Daugareil, l’Orchestre de Paris ; Salle Pleyel, le 12/01/12)


5 Commentaires on “Héroïquement vôtre”

  1. klari dit :

    Neuf cors, NEUF !! (le mercredi, du moins)

    Bruckner avec Blomstedt, j’dis pas non !

    • Neuf cors ?? Ce qui ferait un petit supplément par rapport à ce que demande la partition ? ("J’vous rajoute une petite poignée de décibels, m’sieur Strauss ?") C’est bien possible – je crois que l’explosion sonore a perturbé mes facultés de calcul pendant un bon moment… Toi aussi, tu étais à l’arrière-scène ? ("Hein ?" "TU ETAIS À L’ARRIERE-SCENE ?" "Désolé, je ne t’entends pas bien, j’étais à l’arrière-scène…")

      Vivement le mois de septembre pour retrouver Blomstedt et son air de professeur de physique farfelu. Le plus drôle, c’est qu’il risque de me faire aimer Bruckner…

      • klari dit :

        "Le plus drôle, c’est qu’il risque de me faire aimer Bruckner…" Oui ! (tu voudras un avant-goût avec l’orchestre dont je fais partie ? Symphonie n°4 pour gros orchestre de chambre-mini orchestre symphonique, ça va être rigolo, et très bien, aussi!)

        OUI, J’ETAIS A L’ARRIERE-SCENE, blottie entre deux tubas, une grosse caisse, trois trombones, les cymbales et les tambours/caisse claire (?). Les vibrations de la grosse claire ont gentiment remis en place mes vertèbres et hâté le processus digestif. C’est que j’aurais bien chipé les boules quies du cymbalier, moi. Ceci dit, assister au décollage d’un Antonov depuis l’intérieur du réacteur, c’est inoubliable. Expérience à ne toutefois pas réitérer trop souvent.

  2. Ah ça oui, c’est inoubliable ! Et tu as raison, autant ne pas trop en abuser – il y a de quoi ressortir avec des jambes et des abdos musclés par les vibrations (façon Power Plate) mais complètement sourdingue. Dilemme, dilemme…

    En tous cas, je consulterai attentivement les infos sur cette "Romantique" à laquelle tu participeras, ça m’intéresse rudement !!

  3. klari dit :

    Je crois que je suis côté cors, demain soir pour la ‘Symphonie Alpestre’ … ohlala. Grande séance de musculation des tympans en perspective !

    Ne t’inquiète pas, je reviendrai régulièrement déposer des messages de propagande à propos de notre Romantique !


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