Beethoven/Strauss à l’OdP – Saison 2

Andris Nelsons, un sherpa fantasque (Photo : BBC Proms)

Deuxième volet du mini-cycle Beethoven/Strauss pour la rentrée de l’Orchestre de Paris ce mercredi 18 janvier à Pleyel. Au côté de l’archet prometteur du jeune Sergey Khachatryan, le bouillant Andris Nelsons – que j’avais pour ma part découvert en avril 2010, dans un concert Brahms/Dvorak du National : « l’Amiral » s’était d’ailleurs révélé un excellent accompagnateur du Concerto pour violon du compositeur tchèque, au point de se montrer infiniment plus passionnant que le soliste (Pavel Sporcl, pourtant venu avec son joli violon bleu – mais sans beaucoup d’idées). Qu’allait-il donc en être dans le Concerto de Beethoven, l’Ulysse du répertoire pour violon (avec celui de Brahms – le Finnegans Wake du crincrin) ?

Aucune comparaison avec la battue pondérée d’Herbert Blomstedt, auteur d’un très bel accompagnement de l’Opus 58 la semaine passée : Nelsons est un spectacle à lui tout seul. Voilà un chef capable d’avoir l’élégance de Carlos Kleiber (avec ces petits zigouigouis inimitables à la main gauche et ces larges mouvements de baguette à la droite, qui balaient tous les pupitres de cordes – petit doigt levé en prime) et de bondir comme un ouran-outang l’instant d’après. Enoncé du thème offensif, batailleur, par un maestro-escrimeur qui n’hésite pas à se fendre brutalement vers l’avant, menaçant à chaque fois de pourfendre le violoncelliste Eric Picard de son fleuret-baguette. Le tout avec un grand sourire enthousiasmant qui donne des palpitations aux élèves musiciens présents dans la salle, prêts à dégainer leur instrument (et d’infinis regrets aux profanes, qui n’ont pas l’ombre du quart de p’tit truc à musique chez eux – j’y figure).

Sergey Khachatryan, à réentendre !

Entre alors dans la danse le jeune Sergey Khachatryan (26 ans – et lauréat des Concours Sibelius et Reine Élisabeth, tout de même). Face à la masse orchestrale dévorante (six contrebasses, huit violoncelles), le soliste arménien oppose un jeu techniquement très solide, mais qui semble découdre un par un les fils de l’Allegro ma non troppo initial, désamorcer les conflits du texte. Son art du sostenuto est pourtant remarquable, et ses pianissimi sont à donner le frisson. Mais bizarrement, ces admirables dispositions donnent souvent l’impression de fonctionner à rebours du sens du texte, à l’image de ce legato qui étrangle méticuleusement chacune des phrases de ce long premier volet. Cela s’arrange à l’approche de la cadence, plus énergique, plus consistante, et qui prélude à une coda accueillie sous un tonnerre… de toussotements et de gratouillis de gorge (un modèle du genre). Je ne crois pas que Sergey Khachatryan soit timoré, ou qu’il aborde cet opus majuscule avec trop de révérence. Son visage, concentré et presque crispé tout au long de l’exécution, trahit encore un peu de fragilité (les aigus pourraient être un chouia plus musclés) ou d’anxiété (qui se traduit de loin en loin par des phrasés assez raides, assez carrés, notamment dans le Finale). Son Guarneri a encore de magnifiques couleurs à révéler à son propriétaire – c’est en tous les cas ce que l’on devine à l’écoute du Larghetto, et peut-être encore davantage à celle de la Sarabande de Jean-Sébastien Bach offert en bis. Murmurée, étirée, dénervée : une bien singulière approche du troisième mouvement de la Partita en ré mineur.

À suivre, l’Opus 64 de Richard Strauss, la Symphonie Alpestre. Et la même démesure orchestrale qu’avec Une Vie de héros. Deux jeux de timbales, des cuivres en pagaille, une machine à imiter le bruit du vent : Strauss pouvait se vanter d’être passé maître dans l’art de l’orchestration, il venait d’écrire un nouveau scénario bodybuildé digne de Cliffhanger : Traque au sommet (mais si, cet incontournable du septième art avec Sylvester Stallone) ! Question puissance sonore, rien à redire : le tout premier climax de l’œuvre, juste avant le Sonnenaufgang, donne l’impression de se trouver dans le réacteur d’une fusée nucléaire (le sol tremble – la Salle Pleyel est en train de décoller ?). C’est écrasant, très impressionnant – j’en ai presque envie de me recroqueviller dans mon fauteuil, voire de disparaître dans la pliure de mon siège – mais la prestation de l’OdP me laisse quelque peu sur ma faim. Bien sûr, il y a toujours quelques très beaux solos (le basson de Giorgio Mandolesi, le hautbois de Michel Bénet), mais aussi ces petits cafouillages récurrents dans les tutti, et ces entrées pas toujours très précises. Les scènes nocturnes inaugurales et finales manquent de mystère. Pourtant, face à l’orchestre, Andris Nelsons se démène. Il faudrait un article entier pour décrypter cette direction qui passe par tout le corps : il fléchit les genoux pour affermir la pulsion, penche son corps de bon géant vers l’avant pour amorcer un diminuendo, et vers l’arrière pour un maestoso ; il saute pour accompagner une levée, fait jaillir ses deux bras au-dessus de sa tête pour indiquer les climax et les écarte lentement pour élargir le son… Le tout avec un large sourire. Un article entier, je vous dis (quoique l’article de Tom Service se suffise à lui-même). Partie remise, alors !

(Beethoven : Concerto pour violon, Richard Strauss : Eine Alpensinfonie ; Andris Nelsons, Sergey Khachatryan, l’Orchestre de Paris ; Salle Pleyel, le 18/01/12)


4 Commentaires on “Beethoven/Strauss à l’OdP – Saison 2”

  1. klari dit :

    Apparemment tout est relatif. Des confrères trouvent la gestique d’A. Nelsons “précise et économe”. Hé oui !

    • Hé bé, j’aurais plutôt dit ça de la battue de Blomstedt… D’habitude, je regarde combien de fois le chef lève les bras bien au-dessus de sa tête – un bon indice du style de direction, à mon avis. HB n’a dû le faire qu’une fois, alors que AN a passé sa soirée à faire de l’aérobic ! “Précis et économe”, je ne sais pas, mais efficace et bougrement enthousiasmant, ça oui !

      Vive la relativité en musique !

  2. klari dit :

    ps: je proteste ! pour moi, le Finnegans Wake du crincrin ne peut être que le concerto de Schoenberg ! Par contre, pour Beethoven, j’hésite. Portrait de l’Artiste en Jeune Homme ?

    • Il faut dire que ces concertos-là m’impressionnent tellement (oui, tiens, celui de Schoenberg aussi), exactement comme certains grands monstres de la littérature. Les écouter, c’est un peu comme lire du Joyce ou du Salinger en VO avec ses seules notions d’anglais (vaillantes, mais limitées)…

      (Mais en voilà, un bon sujet de chroniquette : associer à chaque grand concerto pour violon du répertoire le livre qui lui conviendrait le mieux. Beethoven/Joyce : bien vu !)


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