De quoi Johannes Brahms est-il le nom ?
Publié : 28/01/2012 Filed under: Concerts, Orchestre de Paris, Répertoire concertant, Répertoire symphonique, Salle Pleyel, Violon, violoncelle | Tags: Compositeurs austro-allemands, Haydn - Les "Parisiennes", JB - Concertos, JB - Symphonies, Johannes Brahms, Joseph Haydn, Orchestre de Paris, Paavo Järvi, Salle Pleyel, Viktoria Mullova 5 Commentaires »Autant l’avouer tout de suite : à ma grande honte, je ne suis pas un fervent admirateur de la musique de Brahms. Au disque comme au concert, où j’avais pourtant quelques souvenirs marquants : une Première Symphonie de Bernard Haitink en 2009, et la Quatrième par Vladimir Jurowski, la saison passée. Ecoutées religieusement l’une comme l’autre, tous neurones en action, pour essayer de saisir le mystère brahmsien, me sentir frôlé par un je ne sais quoi supérieur. Finalement, rien : partie remise. Jusqu’à ce mercredi 25, avec la Deuxième de l’Orchestre de Paris, sous la direction de Paavo Järvi, qui à peine rentré de la grande et belle tournée asiatique de l’OdP s’est promené dans toute l’Allemagne avec son autre orchestre, celui de la Radio de Francfort.
Comme le remarque très justement Joël Riou, l’OdP a le sourire, en ce début d’année 2012. Les musiciens prennent plaisir à jouer ensemble, et avec leur chef ! qu’ils ont applaudi avec ferveur à la fin du concert. Juste après cette fameuse Deuxième. Ah la la, cette Deuxième. Cette invraisemblable Deuxième. Mon dieu, comment un homme a-t-il pu composer les symphonies de Brahms ? Enchaîner quasiment deux mouvements lents l’un à la suite de l’autre ? Et inventer la transition infinie – oui, ce type est un vicieux : il a mis au point une technique diabolique pour confondre l’exposition et le développement, ce qui lui permet de torturer ses malheureuses mélodies, passées au rouleau-compresseur. Tout m’agace, décidément : ses tics d’orchestrations (sa façon de semer des pizzicati un peu partout, comme on saupoudre des pépites de chocolat sur un cupcake, que ça m’énerve !), ses fins de mouvement hydravionesques (auguste concept dont les Docteurs J. Riou et Klari sont les nobles hérauts – je coupe systématiquement les moteurs dans la coda et j’attends que la locomotive s’arrête toute seule). Et je ne parle même pas du finale. Commencer avec une vraie vacherie pour les musiciens, passe encore (il faut imaginer ce que ça peut donner en répétition, surtout avec un chef de la trempe de Mravinsky). Mais introduire la réexposition avec une espèce d’anticipation de la Première Symphonie de Mahler ? Bref. Un mot de la prestation de l’OdP : cordes et petite harmonie plutôt en forme, mais les cuivres semblent à la peine. Tout n’est pas exactement en place (notamment au début du finale), et comme souvent avec Paavo Järvi, la battue donne l’impression de presser la musique plutôt que de la laisser s’épanouir.
C’est d’ailleurs le même type de remarque que l’on pourrait faire à la performance de Viktoria Mullova dans le Concerto pour violon (elle dont le Sibelius avait été un beau moment de la fin de saison dernière). Impossible de ne pas aimer le timbre de son Stradivarius « Jules Falk » : voilà un violon austère, roide, vertical. Un rien métallique, très patricien, et quasiment sans vibrato. Partition sous les yeux, la violoniste d’origine russe propose un Brahms de très haute tenue, quoiqu’assez sévère. La ligne se fait impeccablement droite, le son trace comme des carrés dans l’espace. L’orchestre chuchote son accompagnement, comme intimidé par la rigueur de la voix soliste. La cadence de l’Allegro ma non troppo est absolument virtuose (celle de Kreisler ?), et toujours très distant. Pas question de s’alanguir dans l’Adagio – on s’en serait presque douté, alors que bizarrement, on aurait pu à s’attendre à un peu plus d’accents gypsy de la part de la Peasant Girl de son tout dernier disque. Beaucoup de panache, mais trop peu de flamme à mon goût – à l’image de son rappel signé Jean-Sébastien Bach (je pencherais pour la Loure de la Partita n°3, au risque de me tromper – comme sur cette vidéo, où vous pourrez d’ailleurs admirer la robe que « Vika » portait mercredi soir).
Pour conclure, quelques mots sur la 83e Symphonie de Haydn jouée en guise d’ouverture au concert. Haydn. Le doux, le tendre, le merveilleux Haydn. Voilà un répertoire que Paavo Järvi semble avoir à cœur (depuis l’époque, dit-on, où il les déchiffrait au piano à quatre mains avec son père Neeme), et qu’il défend à merveille (rappelons-nous de cette joyeuse 88e de la saison dernière !). Comme à son habitude, le chef estonien défend un Haydn vif, plus nerveux que sanguin, plus ascétique que charnu, tout en arêtes et en rebonds. Assez métronomique, aussi, surtout dans le premier volet – où l’agilité des pupitres de cordes fait plaisir à voir. Effets de contraste dans le second volet, et de l’humour dans le finale. En somme, un Haydn tout à fait convaincant que l’on aura hâte de retrouver au mois d’avril, en compagnie de deux œuvres… de Johannes Brahms. Brrrr…
(Joseph Haydn : Symphonie n°83, Johannes Brahms : Concerto pour violon, Symphonie n°2 ; Paavo Järvi, Viktoria Mullova, l’Orchestre de Paris ; Salle Pleyel, le 25/01/12)


Ni Klari ni moi ne sommes les inventeurs du syndrome de l’hydravion. La gloire en revient à celui qui bloguait sous le nom de M. Le Maudit / Mélismes. Un billet mémorable d’un autre blogueur le théorisait de très belle manière (le blog est hors ligne suite à un problème d’anonymat…). Ce sont à eux, et eux seuls, qu’il faut attribuer cette découverte !
En tout cas, le finale de la deuxième symphonie est un modèle du genre.
Joël, tu es trop modeste, il faut savoir s’approprier les trouvailles des autres
Soit, ce n’est pas notre idée, mais nous sommes les dignes hérauts de cette théorie, qui perdure sur la toile (il faut quand même s’offrir cette fleur) un peu grâce à nous.
Et grâce à toi aussi, désormais !
Je continue de m’étonner que deux personnes présentes au même concert puisse entendre des choses aussi différentes. De mon côté, j’ai trouvé que l’orchestre, au contraire, poussait aux fesses la soliste ! Il doit y avoir tout un tas de raisons qui expliquent – en partie, notre différence d’opinion : peut-être à quels orchestres en particulier tu compares la présence/discrétion de leur accompagnement, peut-être tes/mes attentes vis-à-vis du concerto. Peu importe, finalement, mais je continue de m’émerveiller, et je me dis que plus de 50% de la magie d’un concert se fait dans l’oreille de l’auditeur.
@Joël : Je vais immédiatement rectifier la chose – ce qui n’invalide en rien ton jugement, bien entendu (Je me demande même si ce finale n’est pas une gigantesque variation pour hydravion monté sur pointes…). D’autant que te rejoins aussi bien sur Brahms que sur Haydn ! Merci de ta visite, en tous les cas.
@Klari : Oui, assurons la pérennité de cette belle théorie ! Et c’est vrai, tu as raison : Mullova avait plutôt tendance à suivre la cadence de l’orchestre (quitte à paraître un peu éloignée de son sujet par moments), bien que Järvi ait fait son possible pour ne pas trop la mettre en danger. En fait, j’aime bien cette “amicale pression” des orchestres, ça peut donner de jolis bras de fer quand il y a deux fortes personnalités face à face (comme ici, avec Heifetz et Toscanini, un vrai jeu du chat et de la souris : http://www.youtube.com/watch?v=CvcRTTqHEyw )
Je risque de passer un peu plus souvent puisque je viens te t’ajouter à mon agrégateur…
(Sinon, je suis d’accord avec la Symphonie 88 de l’année dernière. Qu’est-ce qu’elle était bien !)
qu’est ce que je m’en veux de l’avoir ratée, celle-là (j’étais presque venue d’ailleurs, si mes souvenirs sont bons, c’est le soir de ce Haydn que je suis passée en coup de vent à Pleyel te soutirer les dvd du Ring).
Je ne classerais pas le finale de la n°2 dans la catégorie hydravion (même si la métaphore de l’hydravion sur pointes est savoureuse), pour moi, il s’agit plutôt d’un finale en “casserole de lait qui déborde”. Mal dirigé, ce n’est que pénible (pfiouuu, récurer tout ce lait attaché à la casserole), bien emmené, magnifique : ces bulles de plus en plus nombreuses qui éclatent la surface ! Quel débordement d’énergie (et de lait) ! Un mini-nuage nucléaire lacté qui inonde joyeusement la salle Pleyel !
(la théorie de l’hydravion ne comprend pas cette notion d’exubérance euphorique, à mon sens)