La légende de Kavakaïnnen

Valery Gergiev et le Concertgebouw à Pleyel

Samedi soir à Pleyel, c’était all-star game. Plus qu’un concert, une vraie soirée de gala, avec Ministre de la Culture (F.M.), têtes couronnées (M. des P.-B.), secrétaire perpétuelle de l’Académie Française (H.C.d’E.), compositeur (H.D.) et violoncelliste de renommée mondiale (G.C.) en sus. Les rosettes fleurissent au parterre, la blogosphère éparpillée aux quatre coins de la salle trépigne d’impatience : sur scène, il y a tout simplement « The Best Orchestra Of The World », la phalange du Concertgebouw d’Amsterdam, Valery Gergiev (qu’on ne présente plus – mais que je voyais pour la première fois en vrai) et Leonidas Kavakos à qui mon hall of fame personnel décerne le titre de (*DRUMROLL/SPOTLIGHTS/FIREWORKS *) « Best Violinist Of The World » (*STANDING OVATION/CHEERLEADERS/NOBEL PRIZE*), et qui reste plus que jamais numéro 1 après ce concert. (Et vous, avez-vous payé votre cotisation à la sympathique association nommée l’AVALK ?)

Kavakos, le Barde

L’écouter, c’est percevoir quelque chose en plus de la musique. D’une Sarabande de Bach rabâchée de rappel en rappel, lui arrive à faire entendre au public une espèce de fascinant exercice de calligraphie sonore. D’un seul trait, fin comme un cil, il dessine une figure, lentement. De l’épaule jusqu’aux dernières phalanges de sa main droite, une espèce de fluide serein innerve tous les longs mouvements anguleux de son bras, et donne l’impression de se répercuter dans le moindre crin de son archet. Est-ce que cela suffit à comprendre la beauté de son concerto de Sibelius ? Sans doute pas. Son approche décantée de l’Opus 47 du Finlandais n’a pas sollicité la virtuosité de la partition, pas plus qu’elle n’a puisé à plein dans la veine post-romantique qui a inspiré le Concerto en ré mineur. Lentement, patiemment, Kavakos a emmené l’œuvre au-delà des sentiers explorés par un autre concerto dans la tonalité de (majeur, cette fois-ci : celui de Tchaïkovsky, qu’il a joué à Pleyel au mois d’octobre). Un peu comme si en lieu et place du roman, le Kav’ faisait entendre le langage du mythe, chose que je n’avais pas ressenti avec Hilary Hahn, en 2010, jusqu’ici ma seule expérience de concert pour cette œuvre.

Tout au long des trois mouvements (et tant pis pour les quelques petits accrocs), Kavakos a fait résonner la solitude des voix sibéliennes, transformant le deuxième volet en une vraie réplique concertante du Liebestod d’Isolde : la ligne mélodique a joué les funambules entre rien et quelque chose. On en oublie presque que le Grec n’est là qu’en soliste : comme dans sa prestation avec l’Orchestre de Paris, il fait corps avec tout l’orchestre, se tourne de temps en temps vers la petite harmonie ou vers le konzertmeister (qu’il étreint chaleureusement à la fin de sa prestation). Gergiev et le Concertgebouw se révèlent être des partenaires impeccables pour accompagner le jeu « anhistorique » de Kavakos (la virtuosité n’y existe qu’à la manière d’un simple ressort expressif, presque marginal). Le chef russe arrive à donner un peu de rugosité à la sonorité étourdissante de son orchestre : on frissonne à chaque pizzicato des basses, on bée d’admiration devant chaque intervention de la petite harmonie qui prolonge indéfiniment ces mystérieuses atmosphères de légende…

Bien avant que je ne me faufile à l’arrière-scène sur les conseils avisés de Klari, la première partie du concert avait commencé avec les Métaboles d’Henri Dutilleux, présent dans la salle. Créée en 1965 par George Szell (qui a livré quelques somptueuses interprétations avec le Concertgebouw, soit dit en passant), l’œuvre fait maintenant régulièrement partie du répertoire de Gergiev qui l’a défendue aussi bien avec son LSO qu’avec les jeunes de l’Orchestre du Festival de Verbier. Exécution très convaincante tout en couleurs – c’eût été un comble que les instrumentistes ne laissent pas inspirer par les nuances évocatrices dont le compositeur français a toujours été friand (« Torpide », « Flamboyant » etc.) – et ovation pour M. Dutilleux.

Retour d’entracte. Me voilà au côté un sosie châtain clair de Kavakos (hum) ; face à moi, Gergiev lance l’orchestre dans la Symphonie n°5 de Prokofiev. Les climax de chaque mouvement sont à tomber à la renverse, joués toutes sirènes hurlantes (c’est d’ailleurs à se demander pourquoi l’orchestration prévoit un piano qui est toujours systématiquement couvert par ses petits camarades). Tout de même, l’ensemble sonne légèrement creux et me laisse un peu sur ma faim : comme avec le CSO dans Chostakovitch au mois septembre, difficile pour les musiciens de sortir du beau (rectification : du merveilleux) son qui est le leur. Mais mamma mia ! quel orchestre…

(Henri Dutilleux : Métaboles, Jean Sibelius : Concerto pour violon en ré mineur, Sergeï Prokofiev : Symphonie n°5 ; Valery Gergiev, Leonidas Kavakos, l’Orchestre du Concertgebow d’Amsterdam ; Salle Pleyel, le 17/03/12)


6 commentaires on “La légende de Kavakaïnnen”

  1. klari dit :

    Superbe chroniquette – je la saouvre d’autant plus que je suis ressortie du concert avec un ressenti similaire :-)

    Kavakos, c’est le violoniste qui me fait sécher. Je peine à trouver les mots pour décrire les sensations éveillées au concert. Et pourtant, tu sais que je suis une grande bavarde !

    • Rentrer chez soi en se disant qu’on a entendu à la fois l’oeuvre telle qu’on aimerait l’entendre jouer et en même temps d’une façon inattendue : je crois qu’on n’est pas loin de l’extase béate qui fait flotter sur nos lèvres un petit sourire gaga…

      Mais trouver des mots pour dire tout ça ! Il faut au minimum faire des dessins comme tu l’as fait pour ton (drôlissime – et en même temps très ému) compte-rendu de répétition du COE. Ou inventer des mots – et des bons (genre incroyadmirahurissant etc.) !

      Effet KissCool imprévu de l’art kavakien : il faut avoir le néologisme expressif… Ah là là.

  2. klari dit :

    C’est normal, Kavakos a le concerto néologiste (c’est une forme de néologisme violonisticomusical, jouer une oeuvre « telle qu’on aimerait l’entendre jouer et en même temps d’une façon inattendue » , non ?)

    • On n’en est pas loin… Deux fois que j’entends Kavakos, et deux fois qu’il m’ouvre des perspectives que je soupçonnais pas dans les oeuvres qu’il jouait, comme un bout de chemin supplémentaire qu’il t’inviterait à prendre.

      Leonidas Kavakos a inventé le paradoxe non-contradictoire violinistico-musical.
      Qu’il entre dans les livres d’Histoire séance tenante !
      Chapeau l’artiste.

  3. klari dit :

    « Leonidas Kavakos a inventé le paradoxe non-contradictoire violinistico-musical »
    oui.

    Je hiérarchise les grands solistes comme ceci :

    – les exécutants : capable de jouer un concerto deux soirs par semaine toute l’année, ce qui est déjà une performance sidérante, précisons-le
    – les crétins beaux gosses marketables
    – les grosses personnalités (pas nécessairement très convaincantes musicalement, mais il y a un truc, une présence)
    – les grands musiciens : Frank Peter Zimmermann (un gus comme Teztlaff oscille entre cette catégorie et la précédente, selon le répertoire).
    – les sages (pas seulement musicalement sages, mais détenteurs d’une sorte de sagesse universelle), sur lesquels règne notre Leo. Avant, il y avait Menuhin, maintenant, Kavakos. Badinter, aussi, dans un autre genre. Tu as vu cette vidéo ? (attention, doublée en allemand. tu parles allemand ? sinon, tu peux tendre l’oreille, il parle l’anglais sous le doublage)

    • Hé bé, si on m’avait dit que Kavakos réveillerait (indirectement) tous mes vieux souvenirs d’allemand LV1 que j’avais pourtant tenté d’effacer de ma mémoire !

      Il y aurait sûrement beaucoup à apprendre si l’on donnait davantage la parole à des gens comme le Kav’ dans les médias. Et pas seulement pour parler de musique, bien sûr. En tous les cas, c’est sympa comme tout, ces interviews entre musiciens avec extraits de répétition (drôle de gestique, tout de même, notre LK).

      Dans un autre genre, j’aime beaucoup Badinter, ne serait-ce que pour le raffinement de sa langue. J’avais eu la chance d’écouter une conférence qu’il avait donné sur Paris il y a quelques années. C’était l’incarnation de l’idéal de Barthes : du savoir, de la sagesse et beaucoup de saveur !


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