Du quatuor quatre étoiles !

L'épatadmirahurissant quatuor Pavel Haas ! (Photo : Gérard Proust)

Dimanche 1er avril. Matinée frisquette de printemps ; plusieurs abonnés intrépides se pressent devant les portes du TCE pour ce qui doit être le dernier concert du dimanche matin de l’année. La population de la salle ne ressemble pas exactement aux grandes soirées de la semaine. Exit les fourrures et les costumes grand chic – on se régale des acrobaties chromatiques qu’ont tentées certains spectateurs (redoutable combinaison veste en velous bleu ciel/pull vert bouteille/pantalon crème/chaussures marron) ; le placement est libre, on profite de l’aubaine. Un monsieur à longue barbe blanche (à mi-chemin entre Brahms et les ZZ Top) parle du Quatuor « Américain » qui doit ouvrir le concert à un jeune mélomane en herbe ; bref, c’est un public familial et décontracté qui accueille le quatuor Pavel Haas, nouveau fleuron de l’école tchèque de musique de chambre.

Trémolos des deux violons, petite figure du violoncelle et énoncé du thème par l’alto, et c’est parti pour un Douzième quatuor de Dvořák proprement magique. Est-il vraiment possible d’entendre quelque chose d’aussi réjouissant, d’aussi spontané et d’aussi vivant que ce qu’ont proposé les Pavel Haas dans l’Allegro ma non troppo ? Pas facile d’expliquer le miracle de cohésion que représentent ces quatre instrumentistes, associés comme les quatre points cardinaux. À la face Nord, la discrète primarius de la formation, Veronika Jaruskova, presque en retrait sur ses partenaires (mais qui cisèle le second thème du I comme une caresse). Elle renvoie la lumière plus qu’elle ne l’attire : la diagonale qu’elle forme avec le versant Sud, le fougueux violoncelle de Peter Jarusek, n’en est que plus solide. Lui offre un son plus rugueux, plus âpre que sa vis-à-vis. Il râcle gaiement le crin de son instrument et regarde ses trois collègues plus qu’il ne suit sa propre partition. De part et d’autre, l’altiste Pavel Nikl (Ouest) développe un jeu un peu plus corseté, « à plat », et parfois un rien affecté, mais trouve un bel équilibre avec Eva Karova (Est). De ces quatres fantastiques musiciens, c’est peut-être elle qui m’a le plus impressionné : son classicisme sobre et affirmé donne l’impression de garantir l’homogénité de toute la formation.

Retour à l’opus 96, et à ce premier mouvement où tout semble désarmant d’évidence : la musique de Dvořák n’a jamais autant donné la sensation de reproduire l’élan de la vie. À réécouter quelques versions en écrivant ce compte rendu, comme tout semble affreusement emprunté par rapport à la légèreté des Pavel Haas ! Contrairement aux versions de leurs confrères, l’architecture rigoureuse du discours musical passe au second plan, ici comme dans le Largo. Plus question d’exposition, de développement ou de récapitulation : toute la salle du TCE reste pendue à chaque note de cette longue mélodie venue droit du fond de l’âme humaine. On en oublie aussi les emprunts aux gammes populaires, aux chants afro-américains, dans le Molto vivace puis dans le Vivace ma non troppo : les Pavel Haas rendent à la musique de Dvořák la portée universelle de son langage, hors de l’Histoire, intemporelle. La Bohême de la Huitième symphonie se croise naturellement avec l’Amérique de la « Nouveau Monde », parfois avec l’espièglerie de la charmante Sonatine pour violon et piano, composée cette même année 1893 par le compositeur tchèque. Les quatre artistes peuvent avoir le sourire : leur prestation remarquable méritait bien les applaudissements nourris du TCE…

Michel Portal

Le temps d’installer un autre siège, et la jeune formation revient sur scène en compagnie du clarinettiste Michel Portal pour le Quintette de Brahms. Après l’intense limpide fa majeur, l’opus 115 du compositeur allemand nous ramène à la tonalité autrement moins optimiste de si mineur (celle de l’Inachevée de Schubert et de la Pathétique de Tchaïkovsky : c’est dire si l’humeur est au beau fixe !). N’étant pas familier de cette œuvre, comme de tout le corpus brahmsien, je n’ai hélas pas grand-chose de pertinent à dire de l’interprétation des cinq instrumentistes. L’énergie des musiciens tchèques a cependant animé chacun des quatre mouvements de ce sombre dialogue avec la clarinette, placé sous le signé des Lebensstürme qu’invoquait la musique du dernier Schubert. Après le Largo de Dvořák, le mouvement lent du quintette de son ami Brahms a une nouvelle fois été un véritable moment en suspension, où Michel Portal, jamais à tirer la couverture à lui, a ému tout le public, y compris les réfractaires à l’art brahmsien parmi lesquels je m’étais toujours rangé. Bigre…

(Antonín Dvořák : Quatuor n°12 « Américain », Johannes Brahms : Quinette pour clarinette et cordes ; Quatuor Pavel Haas (Veronila Jaruskova, Eva Karova, Pavel Nikl, Peter Jarusek), Michel Portal ; TCE, le 01/04/12)


6 commentaires on “Du quatuor quatre étoiles !”

  1. klari dit :

    Je te déteste.

    (dire que j’avais une place).

    (tu sais qu’ils reviennent au Louvre l’année prochaine ?)

    • Gnéhéhé !

      J’ai failli craquer au bout de la quinzième minute d’attente musico-téléphonique au standard de l’Auditorium du Louvre mais j’ai mes places pour la saison prochaine !! Vivement le 3 octobre (et les quatre autres dates sélectionnées (pour le moment)) !

      C’est dommage que tu n’aies pas pu venir ! Mais tu viendras à l’Auditorium ? La saison est vraiment hyper-alléchante…

  2. klari dit :

    Tu as sélectionné quoi pour l’année prochaine, au Louvre ?

    (je vais m’abonner un peu plus tard – un pélerinage Graz à organiser, et financer, moi – ou prendre des places à l’unité)

    • Pour le moment, j’ai choisi (un peu pour les oeuvres, un peu pour les formations) : Pavel Haas, Ebène, Apollon Musagète, Modigliani et Artemis (surtout pour Schubert #14 et #15, Mendelssohn #2 et #6 et Tchaïkovsky #1).

      Problème : il y a aussi une chouette programmation pour les trios, notamment la soirée du 19/09 avec Clemens Hagen (et pourquoi pas celle du 11/01 avec Simonyan, me dis-je).

      Mais attends… « Pèlerinage à Graz »… Tu veux dire, un voyage sur les traces de Niko Harnoncourt ??? (« Haaaaaaa ! »)

  3. klari dit :

    Il te manquerait pas Arcanto, des fois ?

    (tu sais à quel point ça se remplit vite, l’Auditorium ? je m’abonnerais bien plus tard, voire pendrais volontiers les places une par une. Ca te parait jouable, ou je me tire une balle dans les oreilles ?)

    Ah, Clemens Hagen… Tu viens aux concerts du quatuor à Pleyel ? Si oui, tu peux en garder pour l’année suivante.

    « sur les traces de Niko Harnoncourt » : …. ben, oui ! (Il y a tellement de Harnoncourt-s à Graz qu’ils devraietn renommer Graz Harnoncourtville. Ce qui sonne très bien, de plus)

    • En principe, aucune mauvaise surprise à prévoir en réservant tes places plus tard : j’avais appelé au retour des grandes vacances, c’était bon.

      Pour les Arcanto… Ma foi, je m’interroge : je m’en voudrais de ne pas écouter Zimmermann et Queyras, mais Brahms + Hindemith au programme… Gurgl. Je vais profiter des prochaines semaines pour me familiariser et je déciderai ensuite (= l’art du compromis avec soi-même, niveau 1).

      Et pour Clemens Hagen : je sens que je vais faire un bout de leur cycle Beethoven à Pleyel et compléter avec les trios du Louvre (= l’art du compromis avec soi-même, niveau 2).

      Le moment des choix sera rude.


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.