Goerne save the lied !

Matthias Goerne, le chant droit au coeur

Face aux trois B (Beethoven, Brahms et Bruckner), la bande des trois S (Schubert, Schumann et Strauss) c’est un peu l’autre visage de la tradition musicale austro-allemande, où le chant épouse les passions, où la musique s’éprend de mélodie plutôt que d’architecture. Mais c’étaient bien eux qui étaient à l’affiche de deux concerts de l’Orchestre de Paris, l’occasion d’entendre le baryton Matthias Goerne en soliste d’un beau parcours dans les lieder de Schubert et de Strauss, entre aube et crépuscule, un œil vers l’abîme, l’autre vers l’horizon. Mais faut-il y voir un manque de curiosité de la part du public parisien ou une soudaine épidémie de schumannophobie, le fait est que les sièges vides n’ont pas manqué, faisant le bonheur des ninjas de tout poil.

1) Les timides (mais téméraires), tout d’abord. Ceux qui ont attendu l’extinction complète des lumières pour tenter une attaque-éclair sur les fauteuils libres au terme d’un questionnement vertigineux (« J’y vais-j’y vais-j’y vais pas-sisisi-j’y vais-ouais j’y vais-allez j’y vais-non j’y vais pas-aaaaah-je fais quoiiii ? »). Les voilà dieu sait comment sur un fauteuil de rang B, anxieux, les tempes moites, à lancer des regards terrorisés un peu partout (on dirait que la peur de sentir arriver le légitime propriétaire de leur place le dispute à la crainte de voir leur fauteuil se transformer en plante carnivore et les gober tout crus). À quelques mètres, Paavo Järvi lance l’ouverture de Manfred de Robert Schumann dans la réorchestration qu’en a faite Gustav Mahler. Drôle de choix de la part du chef estonien qui a récemment donné l’intégrale des symphonies avec sa Deutsche Kammerphilharmonie avec un effectif sensiblement plus réduit… En fait d’« alléger » la partition, le Dr Mahler met Manfred au régime hyper-protéiné – pas moins de neuf contrebasses sur scène ! L’entrée en matière est un chouia décevante : tout ça n’est pas très en place, et assez dépassionné (à comparer avec l’interprétation survoltée de Vasily Petrenko, proprement intenable). Mais revenons à notre typologie, et à la suite du concert.

2) Les mordus. Autrement plus aguerris, ceux-là guettent la place en or qui leur permettra d’être face au soliste de la soirée, Matthias Goerne. « Instrumentiste », pourrait-on même dire franchement tant la voix du baryton allemand possède une gamme de timbres et de nuances à faire pâlir un Guadagnini du meilleur cru. « Celui qui sculpte le souffle » l’a même baptisé le grand amoureux du chant qu’est André Tubeuf, jamais aussi passionné et passionnant que lorsqu’il évoque les voix qui l’émeuvent. Poème après poème, sa voix habite chaque recoin du texte. Une couleur cachée dans l’anfractuosité d’une syllabe ? Goerne la débusque, l’éclaire. L’abstraite voix poétique de chaque texte devient un personnage (l’amoureux, l’homme solitaire, le mourant – autant de figures familières du monde romantique qui prennent vie sous nos yeux). L’interprète devient le lied lui-même. Schubert est en retrait, Strauss en pleine lumière – à en faire oublier la débauche sonore de Heldenleben et de la Symphonie alpestre. Dans ce combat douteux entre espoir et résignation, là n’est de toute façon pas le problème. Tant pis également pour ce public un peu dissipé qui applaudit après le dixième lied sans s’apercevoir qu’il en restait un dernier, peut-être le plus beau : Morgen ! Prestation impeccable de Roland Daugareil – des cordes, une harpes, une voix à faire pleurer les pierres : difficile de faire plus beau, et aussi simple. L’An die Musik de Schubert, donné en bis, en paraît presque inutile : comment dire plus ?

Entracte, au cours duquel Klari, Monsieur Hugo et moi-même avons vainement tenté de mettre des mots sur les émotions de la demi-heure à peine écoulée (« Rhalàlà… » « Pff… » « Hé bé… »), reprise du concert et dernier volet de cette typologie.

3) Les inconscients. Il existe, même dans le public d’une salle de concert, une poignée de risque-tout, de casse-cou prêts à tenter les expériences musicales les plus extrêmes. Désir de repousser ses propres limites, besoin frénétique d’adrénaline ? Difficile de déterminer les raisons qui ont pu pousser certaines personnes à rejoindre les rangs AA-CC de Pleyel pour écouter la Symphonie n°1 de Robert Schumann. J’appréhendais un peu la manière dont Paavo Järvi allait manœuvrer ce pétrolier orchestral, mais grâce aux belles interventions des solistes de l’Orchestre de Paris (la flûte de Vincent Lucas, la clarinette de Philippe Berrod et Eric Sammut aux timbales), le résultat donna un Schumann débordant de santé. Costaud, vigoureux, net – vivant.

À retrouver au programme de futurs concerts, sans doute. (Hum.)

(Robert Schumann : Ouverture  »Manfred », Symphonie n°1  »le Printemps », Franz Schubert & Richard Strauss : Lieder avec orchestre ; Paavo Järvi, Matthias Goerne, l’Orchestre de Paris ; Salle Pleyel, le 11/04/12)


5 commentaires on “Goerne save the lied !”

  1. joelriou dit :

    D’habitude, je fais plutôt de l’anti-replacement : première partie à l’arrière-scène, replacement au tout dernier rang du deuxième balcon (où on a la meilleure acoustique !). Le coup du replacement à l’arrière-scène à l’entr’acte, je le fais aussi de temps en temps, comme ce jeudi pour la symphonie de Schumann.
    Ce que je fais plus rarement, c’est me replacer dès le début du concert (hors cas malheureux où le deuxième balcon ou l’arrière-scène de ma place légitime est fermé). Exceptionnellement pour M. Goerne, je l’ai fait et je ne l’ai pas regretté ! (Descendu du premier balcon au parterre, vers le rang J ou K centré, ni trop près afin de voir l’ensemble de l’orchestre, ni trop loin pour bien voir les mouvements du chanteur/danseur.) J’ai eu une place de « mordu » en étant « timide », si je comprends bien la classification ?

    • « Mordu timide », je crois que c’est ça. On l’est tous un peu, n’est-ce pas ?

      Je te concède bien volontiers qu’un replacement en arrière-scène vaut souvent le déplacement, encore qu’il faut plus qu’un soupçon d’inconscience pour affronter, mettons, les poèmes symphoniques de Richard Strauss à trente centimètres des timbales, grosses caisses, machine à vent, etc. D’ailleurs, cela m’a gâché de plaisir du Concerto de Brahms par Radu Lupu : pas moyen d’entendre le piano (comme si quelqu’un essayait de me parler de l’autre côté d’une autoroute) !

      Mais tu privilégies toi aussi le fond du deuxième balcon ? Je t’avouerais que je n’ai encore tenté l’expérience – mon cerveau reptilien me murmure toujours de compenser ma mauvaise vue par un placement près du théâtre des opérations… Va comprendre.

  2. klari dit :

    « encore qu’il faut plus qu’un soupçon d’inconscience pour affronter, mettons, les poèmes symphoniques de Richard Strauss à trente centimètres des timbales, grosses caisses, machine à vent, etc »

    HEIN, QUOI, PARLE PLUS FORT, JE NE T’ENTENDS PAS !

    (je confirme, le haut du second balcon est acoustiquement sidérant. C’est par contre une expérience plus contemplative, difficile de se faire happer par l’énergie d’un ensemble à 50m)
    (de toute façon, les poèmes symphoniques de Strauss, c’est bruyant de partout..)

  3. klari dit :

    ps : c’est quelle catégorie, quand tu agresses un abonné-jeune muni d’une place au deuxième rang (le billet ou la vie!) lui donnes ensuite ta propre place au rang ZZZ (30è rang?) en lui ordonnant de se replacer comme un grand, car il a l’habitude ?

    (j’ai honte)
    (mais qu’est-ce que c’était bien)

    • Euh… Là, ce n’est plus de l’art ninja ; c’est une forme très contestable de persuasion, mais très efficace puisque ça a marché. À intégrer dans les manuels de la discipline !

      (Chapeau bas.)


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