Lugansky président !

L’avenue Montaigne vote Lugansky !

Sur la scène se présente un homme. La salle l’accueille : partisans, sympathisants ou simples amateurs venus à sa rencontre, tous sont là pour l’entendre défendre un programme, des idées, une vision. On peut s’y reconnaître, choisir d’adhérer comme de refuser son suffrage. Finalement, un récital de piano illustre peut-être ce que devraient être les meetings politiques : un moment de communion plus que de communication, inspiré par des valeurs aussi universelles que l’art et la beauté. Respectant de façon quasi parfaite l’égalité de temps de parole entre les quatre compositeurs à son menu, Nikolaï Lugansky a pour ainsi dire atteint cet idéal, le temps d’un récital. Alors quand l’essentiel y est, pourquoi se priver de rêver ?

Premier exemple avec le cycle des (rares) seize Variations sur un thème de Schumann, de Johannes Brahms. Le jeune loup du romantisme allemand a déjà composé ses trois ambitieuses (et exigeantes) (et peu jouées) sonates pour clavier ; à l’hiver 1854, le geste désespéré de son mentor lui inspire ces pages où l’abattement le dispute à la rage. Le pianiste russe pourrait accuser les contrastes, « cliver » ces morceaux aux humeurs diamétralement dissemblables. Et pourtant : mesure par mesure, Lugansky cherche l’unité dans ses seize moments musicaux puisés à la seule source du thème du premier Albumblatt de l’Opus 99 de Schumann, dépliant chaque arpège avec une délicatesse saisissante. La virtuosité s’efface ; ne reste que le chant, au crépuscule.

La suite ? Peut-être les plus beaux Chopin que j’aie jamais entendu en récital. Je connaissais celui de Lugansky depuis un récital lyonnais de janvier 2009 : je l’ai tout simplement redécouvert. Figurait déjà au programme le Noctune en ré bémol majeur – déconcertant à Lyon, miraculeux trois ans plus tard. Eau, lumière, voix : le piano de Lugansky se prête à toutes les métamorphoses possibles. Avec ses glougloutements harmonieux, la Barcarolle a certes été somptueuse, et la Quatrième Ballade tout aussi belle, mais à l’applaudimètre, c’est peut-être l’Opus 27/2 qui a littéralement subjugué le public. Le pianiste russe n’impose pas la couleur : il la laisse apparaître spontanément, comme s’il la capturait dans les replis de la mélodie, la piégeait entre deux trilles enivrantes à force de légèreté, avant de la laisser s’affadir, puis s’éteindre, note après note. On retrouve évidemment la même variété de tons dans l’Opus 52 ; pointe seulement le minuscule regret de ne pas voir Lugansky bousculer les transitions, oser une narration plus audacieuse. Peu de surprises : les épisodes s’enchaînent sans heurts, comme dans l’Opus 60 où le thème revenait aussi régulièrement que le bruit des vagues. Il y a presque de quoi se demander si Lugansky n’appréhende pas Chopin (et Liszt) comme un « grand répertoire », une littérature apprise et répétée sans cesse, où il brille, pourtant, mais sans atteindre le degré de liberté qu’il peut trouver dans la musique de Rachmaninov…

La présence de la Vallée d’Obermann lisztienne en ouverture de seconde partie sonne elle aussi comme un passage obligé, un geste de déférence à l’égard d’un répertoire qui lui rend bien tout l’intérêt qu’il lui porte. Le souvenir, lui, n’entend pas toutes ces belles raisons : plutôt que l’extrait isolé des Années de pèlerinage, il préfère retenir la totalité de la Sonate n°2 de Sergeï Rachmaninov, vrai point de fuite de tout le récital. La solitude du héros lisztien et l’amertume du sentiment brahmsien résonnent dans les trois mouvements de l’Opus 26 du compositeur russe. Le langage avoue plus d’une fois sa filiation avec celui de Chopin mais l’expression, elle, s’affranchit de toute forme de timidité, dans une symbiose naturelle avec la lettre et l’esprit du morceau. Jamais la teneur véritable du sentiment rachmaninovien n’aura paru aussi proche, dans ses fulgurances et ses aveux à contrecœur.

Beaucoup, à commencer par le Petit Concertorialiste, ont remarqué à quel point l’exercice luganskien de la séance de rappels n’a rien d’un cérémonial compassé. Le Prélude en sol majeur (Opus 32 n°5) ose une transparence et une pureté inouïe avant les joyeux soubresauts de Polichinelle (Opus 3 n°4), déjà stravinskiens. « Chopin ! », murmure un spectateur au début du redoutable Prélude en ut mineur (Opus 23 n°7), joué comme une étude et assumé comme telle : ce troisième hommage à Rachmaninov s’achève sous les applaudissements nourris du public. Un « Spasiba » s’échappe des lèvres de Lugansky qui se rassied une derrière fois au clavier pour un apaisant « Jésus que ma joie demeure », rappelant qu’il fut l’élève de Tatiana Nikolaïeva, grande interprète de Bach en URSS. On se prend alors à souhaiter que Lugansky étire davantage les arpèges, qu’il retarde les derniers accords : on ne veut tout simplement plus s’en aller…

(Johannes Brahms : Variations sur un thème de Schumann, Frédéric Chopin : Barcarolle, Nocturne en ré bémol majeur, Quatrième Ballade, Franz Liszt : Vallée d’Obermann, Sergeï Rachmaninov : Sonate n°2 ; Nikolaï Lugansky ; TCE, le 07/05/12)



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