Wednesday night fever

Kristjan "Travolta" Järvi enflamme l’Orchestre de Paris ! (Photo : Peter Rigaud)

C’est un de ces concerts dont on ressort avec des sons plein la tête et des mélodies vissées aux lèvres : les premières mesures du Concierto de Aranjuez qu’on sifflote en se dirigeant vers la sortie de Pleyel se modulent par dieu sait quelles acrobaties harmoniques dans celles de l’Alborada del gracioso qui nous accompagnent jusqu’au quai de métro. Là, c’est le rythme fiévreux de la Danse rituelle du feu qui revient avec insistance – les mordus la « chuchantonneront » en attendant le départ des wagons, les plus respectueux du confort sonore de tous se limiteront à la pianoter sur leurs cuisses. Je n’oublie pas là ceux qui n’ont peut-être pas trouvé le concert à leur goût et d’autres encore, qui auront peut-être assisté, comme moi, à la venue du LSO dirigé par Bernard Haitink deux jours plus tôt : hier soir, c’était un peu comme si le concert de l’OdP m’avait fait éprouver la sensation que j’aurais désiré ressentir deux jours plus tôt.

Difficile sans doute de comparer deux prestations conditionnées par deux programmes si dissemblables (Purcell/Mozart/Schubert lundi contre Chávez/Rodrigo/Ravel/de Falla mercredi). Mais les raisons qui font que nous nous enthousiasmons pour un concert ou que nous ressentons une forme d’indifférence forment un mélange assez subtil (litote pour ne pas dire : franchement opaque) dans notre esprit. Elles sont hyper-subjectives, avant tout, et parfois ambiguës. Ainsi, on peut mesurer la différence de niveau qui sépare en temps normal le LSO de l’Orchestre de Paris, tout comme on peut a priori imaginer que l’expérience de chef d’une épée des podiums comme Haitink, pesé et mesuré en toutes choses, le distingue du fantasque Kristjan Järvi, dont la battue impeccablement réglée tranche avec les petits pas chaloupés qu’il esquisse sans cesse. Seulement voilà : le feu du concert, l’énergie du live brouille les cartes. Le LSO se retrouve piégé par son programme trop routinier (le K.488 et la D.944 : association banalement géniale ou génialement banale ? – c’est la question que semble d’ailleurs poser Sébastien Gauthier pour Concertonet, entre les lignes). L’Orchestre de Paris, lui, est clairement dans un jour avec – avec envie de jouer, avec brio, avec talent, avec ce petit quelque chose d’indéfinissable qui fait passer une émotion, sinon une sensation concrète. Le public, lui, a comme « l’intuition du concert-youpi », pour reprendre la très pertinente terminologie klarienne.

Pour le concert du 18 comme celui du 20, l’ouverture donne le ton : la Chaconne en sol mineur de Purcell des Londoniens contre la rare mais vraiment captivante Sinfonìa « Indìa » de Carlos Chávez jouée pour la première fois par les OdPistes. À trop chercher l’ampleur, l’orchestre d’Haitink trouve l’emphase, confond Purcell avec Bruckner. « Quelle démonstration ! » résume Sébastien Gauthier. Certes, mais quel drôle de résultat. Deux jours plus tard, le souvenir s’éloigne, presque enseveli par le bombardement de couleurs et de rythmes de l’écriture de Chávez qui trouve dans ses gammes de folk tunes un heureux mariage avec la musique savante. Avec sept percussionnistes sur scène, l’effectif doit presque être celui de la Danza pietrificada de Bernard Rands, première œuvre jouée à Pleyel pour l’ouverture de la saison, avec le CSO de Riccardo Muti. Mais cette fois-ci, tout n’est que couleur, rythme et vie. On se prend au jeu, on se passionne.

Xavier de Maistre

Le rapprochement des deux concertos amène le même constat. Quoi de commun entre le Vingt-troisième de Mozart et le Concierto de Aranjuez ? Sans doute un mouvement lent parmi les plus bouleversants du répertoire (un Adagio, dans les deux cas), mais qui semblait bien plus intense sous les doigts du harpiste français Xavier de Maistre. Il y aura bien sûr quelques clins d’œil un brin appuyés mais complices au public lors des rappels (la mandolinante Serenata veneziana du compositeur belge Félix Godefroid et un arrangement du début de l’Hiver, extrait des Quatre saisons de Vivaldi – on ne peut plus indiqué pour ce quatrième mois de novembre de l’année), et sans doute l’ombre de la facilité dans les effets un peu massifs d’une Alborada ou la virtuosité canaille de la Danse rituelle du feu arrangée par Daniel Schnyder. Et pourtant, toutes ces prestations font littéralement impression, elles marquent bien davantage l’esprit qu’un 23e de Mozart trop neutre (au clavier – et presque désaffecté à l’orchestre) ou qu’une 9e de Schubert un peu somnolente (à l’exception d’un finale vraiment réussi) en dépit de l’admiration sincère que nous pouvons vouer à leurs interprètes.

Et puisque l’Ut majeur de Schubert s’ouvre sur de somptueux appels de cor, mentionnons les solos grandioses de Benoît de Barsony, irréprochable ce mercredi soir tout comme ses confrères chefs de pupitres, de Vicens Prats à Alexandre Gattet. Les débats risquent d’être rudes dans la blogosphère et la twittosphère pour départager tous ces formidables instrumentistes. Mention spéciale tout de même au bassoniste Giorgio Mandolesi, à la fois truculent Gracioso ravélien et pompeux Corregidor chez Manuel de Falla. Comme Simon Corley, on s’enthousiasme pour cette magnifique performance collective qui rappelle, dans les moments où l’on menace de ne plus l’apprécier à sa valeur, les vertus hyper-euphorisantes d’un concert réussi !

(Carlos Chávez : Sinfonìa « Indìa », Joaquin Rodrigo : Concierto de Aranjuez, Maurice Ravel : Alborada del gracioso, Manuel de Falla : Le Tricorne ; Kristjan Järvi, Xavier de Maistre, l’Orchestre de Paris ; Salle Pleyel, le 20/06/12)

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