Carlos K., vie romanesque
Publié : 05/09/2012 Classé dans : Livres | Tags: Bruno Le Maire, Carlos Kleiber, Gallimard 1 Commentaire »
Un journaliste roule vers Marseille sous une pluie battante pour assister à un meeting, allume sa radio, entend exploser le finale de la Septième Symphonie de Beethoven. La tornade musicale se mêle harmonieusement aux éléments qui se déchaînent au dehors, comme dans une mise en scène (trop) bien réglée. Nous sommes au mois de juillet 2004, Carlos Kleiber vient de mourir. Comme frappé par la foudre, l’anonyme narrateur se lance sur la trace du chef disparu, en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire. Il écoute ses disques, visionne ses concerts filmés et convainc un violoniste alzheimerien, ami personnel du maestro, de lui parler à cœur ouvert de ce prodige des podiums. Le tout en une page à peine. De ce journaliste français aux cheveux grisonnants, marié et père de quatre enfants (où l’on devinerait sans peine un double de l’auteur, si la ficelle était légèrement moins voyante), Bruno Le Maire fait l’interlocuteur invisible d’un récit hanté par l’ombre d’un des artistes les plus mystérieux de son époque.
Près d’un an après la publication de l’impressionnante biographie de Charles Barber (Corresponding with Carlos – à retrouver sur ce site), Musique absolue tente en quelques dizaines de pages de percer le mystère Kleiber. « Un génie. » Très vite (peut-être trop), le mot est lâché, laissant à l’auteur le soin de rendre un juste poids à un mot galvaudé – et employé avec toujours beaucoup de circonspection par les journalistes musicaux eux-mêmes. De Karajan à Furtwängler, tous les collègues du chef (à l’exception d’Erich Kleiber, peut-être) se trouvent impitoyablement ravalés au rang de métronomes plus ou moins talentueux. Tout entier dévoué à la mémoire de son ami (ainsi qu’au propos de son auteur), le personnage du vieux Nikolaus enchaîne anecdotes et souvenirs de répétition, images éparses de la vie d’un homme décrit à la scène et à la ville, entre lumière et silence. Erratique, prompt à la digression et au coq-à-l’âne, le monologue du vieux musicien n’hésite pas à sonder l’Histoire et les nations, les lieux et les cultures dans l’espoir d’y débusquer l’esprit, cette invisible force vive qui pouvait jaillir des doigts de Carlos Kleiber dans ses interprétations de l’opus 92 de Beethoven ou de Tristan und Isolde. Le discours est plaisamment ironique, souvent péremptoire et parfois émaillé de petites approximations : un Concert du Nouvel An daté de 86 au lieu de 89, un opus 92 joué par l’Orchestre de Munich au lieu de l’Orchestre d’État de Bavière, une czardas passée de Ritter Pasman à La Chauve-souris – autant dire des pécadilles, quand on sait que l’âge avancé et la mémoire fragile du vénérable musicien.
Amoureux sincère de la musique classique (distingué aux côtés de Roselyne Bachelot – entre autres – dans la liste des politiciens mélomanes dressée récemment par Christian Merlin), Bruno Le Maire s’est incontestablement plongé dans les livres et – surtout – dans les vidéos qui font le régal des kleiberophiles patentés. Habilement essaimées tout au long du roman, les meilleures répliques des deux séances de répétitions avec l’Orchestre de la Radio de Stuttgart se mélangent à plusieurs anecdotes et réflexions piochées tantôt dans les deux documentaires consacrés au chef tantôt dans la biographie d’Alexander Werner. Séducteur impénitent, perfectionniste tourmenté, chaman imprévisible du podium, Carlos Kleiber profite de l’éclairage flatteur que braquent sur lui les quatorze coups de projecteur qui structurent le roman. Avait-il besoin de devenir un personnage de roman pour s’assurer une gloire immortelle ? À voir le nombre de visionnages de ses Neujahrskonzerte ou de ses interprétations beethovéniennes sur YouTube, sans doute pas. En devenant l’instrument même de son art, Kleiber a réalisé le tour de force de soumettre, le temps d’une symphonie classique ou d’une valse viennoise, le discours musical aux lois de la sensation.
De cette immédiateté palpable au disque et électrisante au concert, le finale de la Septième Symphonie de Beethoven jouée au Concertgebouw en 1994 reste peut-être le plus fascinant et le plus frustrant exemple. Fascinant, parce qu’il témoigne de l’investissement total d’un homme au service de la musique qu’il interprète. Frustrant, parce que l’analyse minutieuse de ses moindres gestes ne permettra jamais de déterminer s’il est possible, pour un chef, d’abolir toute volonté pour entrer en symbiose avec la centaine d’hommes et de femmes placés en face lui. Ne subsiste alors, chez le spectateur, que la sensation d’avoir été marqué d’une empreinte indélébile. Celle du génie, sans doute.
(Bruno Le Maire, Musique absolue. Une répétition avec Carlos Kleiber, Gallimard, 2012)
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