Meeting Lang Lang
Publié : 18/09/2012 Classé dans : Concerts, Orchestre de Paris, Piano, Répertoire choral et vocal, Répertoire concertant, Répertoire symphonique, Salle Pleyel | Tags: Compositeurs français, Compositeurs russes, Francis Poulenc, Lang Lang, Mireille Delunsch, Oiseau de feu, Orchestre de Paris, Paavo Järvi, Proko - Concertos, Prokofiev, Salle Pleyel, Stravinsky Poster un commentaire »
Ludique. Prenez tous les articles que la presse musicale a consacrés à Lang Lang et vous le verrez forcément réapparaître, ce petit adjectif, lâché comme l’évidence que l’on formule avec l’ombre d’une étincelle dans le regard. L’esprit du jeu : telle serait la principale vertu de l’art du jeune pianiste chinois, dans ce geste un peu foutraque qui semble soumettre le discours musical à la recherche du plaisir, dans un curieux glissement entre le style et la manière. Lang Lang ne fait-il alors que prendre habilement le contrepied de la réputation de sérieux supposée étouffer la musique classique ? Sans doute tout est-il plus compliqué qu’il n’y paraît, pour peu que l’on parvienne à détacher son regard des miroirs déformants tendus par un marketing envahissant mais pleinement assumé. Aussi bizarre que cela puisse sembler, je ne connaissais pas Lang Lang avant de l’entendre en soliste de l’Orchestre de Paris, ce jeudi 13 septembre 2012, plus de dix ans après sa première apparition sur les scènes parisiennes. Pas musicalement, du moins – sans doute avais-je la certitude inconsciente de pouvoir un jour l’entendre sans l’artifice exaltant de l’image, tel qu’en lui-même.
Autant rapidement passer sur le bis du pianiste, une Grande valse brillante en mi majeur, où le pianiste rubatise sans retenue l’une des rares valses censées avoir été conçues pour la danse par Frédéric Chopin. Au final, que retenir de ces accélérations décapantes et de ces alanguissements appuyés ? Hélas pas grand-chose qui nous renseigne vraiment sur la personnalité musicale de Lang Lang – si ce n’est comme une faiblesse pour la strizzatina d’occhio, ce petit clin d’œil mi-complice mi-complaisant que le pianiste donne l’impression de toujours chercher dans le regard d’un public « subjugué » (dixit Marie-Aude Roux décrivant le regard de la Ministre de la Culture). En un mot, un tout autre visage que celui que le musicien chinois avait montré dans le Troisième Concerto de Prokofiev, quelques instants plus tôt.
S’il fallait trouver une raison à l’enthousiasme débridé des musiciens de l’Orchestre de Paris (qu’on a déjà vu saluer moins chaleureusement la prestation de solistes de renom), ne serait-elle justement pas dans cette approche ludique du dialogue avec l’orchestre, dans un partage de l’acte musical plus spontané que le seul tête-à-tête du soliste avec le public ? Moins de deux semaines après avoir dirigé Lang Lang dans cette même œuvre de Prokofiev avec son HR Symphony Orchestra, Paavo Järvi accompagne sans arrière-pensée aucune une prestation que les spectateurs déjà présents à la dernière prestation parisienne de Lang Lang dans cet opus 44 (ici chroniquée par le toujours sagace Simon Corley) pourront sans doute avantageusement comparer avec la mouture 2012. Pour peu que l’on ne se laisse pas rebuter par une sonorité étonnamment dure dans les aigus (et parfois assez pauvre harmoniquement), on n’aura pourtant pas de mal à apprécier l’aplomb avec lequel Lang Lang avale les acrobaties digitales du mouvement inaugural et décortique les phrasés caméléonesques du volet central avant de dynamiter la course-poursuite soliste-orchestre de l’ultime partie. Faut-il pour autant entièrement souscrire à ce Prokofiev volontiers percussif, vrai jeu de baston enchaînant avec délectation les hadouken et les shoryuken ? Sans doute pas totalement, mais pourquoi refuser de se laisser prendre au jeu ?
Lang Lang n’était cependant pas le seul à l’affiche de ces concerts de rentrée de l’OdP (bien que sa seule présence ait suffi à faire grimper le prix des places à 130 euros – contre 85 seulement lors de sa dernière venue dans le Troisième de Beethoven). Avant Prokofiev, Poulenc, pour ses Litanies à la Vierge Noire et son Stabat Mater – une heureuse rencontre, pour ma part. Entre ferveur et amertume, truffée des petites incongruités stylistiques qui font le sel de la musique du compositeur français, la partition réserve à étrangement un rôle presque secondaire à la soliste (Mireille Delunsch, remplaçant au pied levé Patricia Petibon), à croire qu’il s’agit davantage d’une cantate à la façon du Nevsky de Prokofiev ! Prestation assez timide du Chœur de l’Orchestre de Paris, mais une très belle découverte.
Malgré la belle prestation de certains solistes (l’excellent bassoniste Giorgio Mandolesi), la Suite de L’Oiseau de feu jouée après l’opus 44 de Prokofiev accuse quelques problèmes de cohésion et d’équilibre dans la masse orchestrale (en particulier chez les cordes), peut-être dûs à la direction trop séquentielle de Paavo Järvi. Mais le plaisir de retrouver tant de visages familiers est bien là, intacte. C’est bien l’essentiel.
(Francis Poulenc : Litanies à la Vierge Noire, Stabat Mater, Sergeï Prokofiev : Concerto pour piano n°3, Igor Stravinsky : Suite de L’Oiseau de feu (1919) ; Mireille Delunsch, Lang Lang, le Choeur et l’Orchestre de Paris, Paavo Järvi ; Salle Pleyel, le 13/09/12)
