Emil Gilels, pianiste omnivore

N’était sa rareté (laquelle n’est pas fondamentalement étrangère à son charme), voilà un bien un disque qu’il faudrait conseiller à tous ceux qui souhaiteraient connaître le répertoire d’Emil Gilels dans ce qu’il a de plus varié et de plus précieux. Qu’on en juge : avec deux baroques du Nord et du Sud, un romantique allemand et deux visages emblématiques de la musique russe, la carte de visite est pour ainsi dire complète, même si elle recèle aussi quelques surprises. Point de Mozart ou de Brahms, mais Bach, et Schumann, un compositeur que le pianiste a peu enregistré en studio, mais à qui il a offert quelques-uns des plus beaux fruits de son talent, au soir de sa vie. Lire la suite »


Madame Schumann

Que les admirateurs de Catherine Collard me pardonnent. Résumer l’art d’un musicien à sa seule excellence dans un répertoire donné n’est pas le meilleur hommage que l’on puisse rendre à son immense talent. Le surnom sous-expose. La regrettée France Clidat l’avait appris à ses dépens, elle qui n’a jamais pu faire oublier le titre de « Madame Liszt » qu’elle s’était gagnée (certes non sans raisons) au début de sa carrière. C’est tout de même aller un peu vite en besogne. Imagine-t-on Yvonne Lefébure réduite au seul surnom de « Madame Beethoven » ? Ou la formidable pianiste grecque Rena Kyriakou à celui de « Madame Mendelssohn » – qu’elle mérite pourtant amplement ? Appeler Catherine Collard « Madame Schumann » est une preuve d’enthousiasme autant que de paresse mentale de ma part, et je le reconnais bien volontiers. Mais comment ne pas en être tenté quand un disque comme celui-ci vous tombe entre les mains ? Lire la suite »


Les ailes de l’ivresse

Il fallait bien une photo pour la couverture, alors ce fut celle-ci : un piano face à un canal, Hambourg (son ciel uniformément gris, son mois de décembre glacial) et le demi-sourire crispé d’une jeune pianiste affublée d’une paire d’ailes noires. C’est déjà son quatrième album pour la firme allemande à l’étiquette jaune. Voilà quelques années, pour ses (convaincants) débuts au disque, le visage de Yuja Wang évitait timidement l’objectif du photographe. Les mois ont passé et son image marketing s’est affirmée, mais pas sûr que ces drôles de mises en scène mettent le mieux en valeur la personnalité d’une artiste aussi attachante que cette jeune femme au piano affûté et mordant. Lire la suite »


Nos meilleures années

Rafał Blechacz, je l’ai découvert en février 2008, dans la merveilleuse salle du Teatro Manzoni de Bologne, une espèce de petit Pleyel aux tarifs doux et à la programmation somptueuse – j’y avais vu Maria Joao Pires (en dialogue avec Chopin), Radu Lupu (le schubertien – et le debussyste méconnu !), Alfred Brendel (dans un hommage aux classiques viennois qui avaient accompagné sa vie)… Je n’avais encore jamais entendu parler du lauréat du Concours Chopin 2005. Il était arrivé avec un programme alléchant : la Sonate en ré majeur de Mozart, les Variations opus 3 de Szymanowski (peut-être pour un prochain disque), les Estampes de Debussy, et les Préludes de Chopin. La première partie du récital emballe, la seconde fascine et les rappels étourdissent : d’abord la Valse en ut dièse mineur, de l’Opus 64 de Chopin (jouée au tempo et au sentimento giusto) puis les Etincelles de Moszkowski, éléctrisantes. Depuis lors, j’ai toujours essayé d’assister à ses concerts et récitals sur Paris, où sa cote d’amour dément la relative indifférence que lui porte la critique musicale. Lire la suite »


Le goût d’un autre

Depuis plus de dix ans, le vaillant petit label japonais Opus Kura régale les mélomanes de reparutions soignées de 78 tours grand cru. Les stars s’appellent Furtwängler, Bruno Walter et Mengelberg. Voilà de la vieille cire qui a de la cuisse, tudieu ! À ne manquer sous aucun prétexte le mois prochain, à l’occasion de leur publication dans nos contrées : les témoignages wagnériens du grand Arturo « Furioso » Toscanini, que le label nippon a déjà honoré d’une belle dizaine de titres (qui nous rappellent, entre autres, que le chef italien a assuré la création américaine de la Symphonie « Léningrad » de Chostakovitch en juin 1942). Le fidèle Orchestre Symphonique de la NBC est à son poste, le chef nous fixe de son œil sévère (gloups) – il est peut-être temps de se lancer… Lire la suite »


Le dieu du carnage

« Tout le monde ne peut pas diriger Mahler. Mais comme lui, j’ai eu une vie difficile. » Cette phrase pourrait être de Leonard Bernstein. Dans les faits, elle est de Klaus Tennstedt, mahlérien tardif mais passionné, et stupéfiant. Tennstedt aura servi Mahler avec autant de dévotion que son homologue américain, son exact contraire. L’extraversion de Lenny n’avait visiblement d’égale que la réserve de Tennstedt – à l’un la lumière, à l’autre la part d’ombre. Mahler n’a pourtant pas souffert d’être interprété par un homme aussi modeste, et aussi aimé de ses musiciens. La Symphonie n°6 exige certainement un esprit de sacrifice, peut-être davantage que toutes ses sœurs du cycle mahlérien ; dévoré par le cancer depuis qu’il avait enfin la reconnaissance qu’il méritait, Tennstedt semble d’ailleurs toujours avoir intimement senti dans le fatalisme de l’opus en la mineur une force qui lui était familière. Elle transparaît au disque, dans ce qui constitue sans doute le sommet de son intégrale pour EMI, et en concert. Mieux que transparaître, elle éclate. Lire la suite »


Le Kav’ se rebiffe

De tous les funambules de la corde de mi, Leonidas Kavakos est peut-être le plus discret au disque. Un plan marketing d’enfer chez Sony, des publications régulières, un « Best of LK » en préparation ? Que nenni ! À l’heure où pas mal de ses consœurs font de la réclame subliminale pour des parfums ou des vêtements hype (vous savez, quand les échos du temps nous reviennent par un beau soir – ah, tout un poème), Kavakos pose sans chichis devant l’objectif : une photo mine sérieuse (« Mmmh, what else ? »), une photo mine réjouie (« Beau gosse, hein ? »), et c’est plié pour la pochette ; dans les pages centrales, l’homme au violon, ses compères chambristes, ses amis de la Camerata Salzburg, et le programme 100% Mendelssohn : « rien de trop ». Lire la suite »


Es lebe Champagne der Erste !

Décembre 1965, Genève. Le Grand Théâtre accueille une production de la Chauve-Souris de Johann Strauss II. Sur scène, Teresa Stich-Randall ; dans la fosse, un jeune trentenaire qui monte : Carlos Kleiber, familier des opérettes, et en osmose naturelle avec la musique du maître viennois. Stuttgart, cinq ans plus tard : face aux caméras de télévision, Kleiber répète l’ouverture de la Fledermaus avec l’orchestre maison, pataud, lourdingue, et pas motivé pour un sou. Mais ça marche, comme par miracle. Au début des années 80, le Wiener Philarmoniker ne tarde pas à s’en apercevoir : Kleiber fait corps avec ce répertoire. Mieux que le connaître : il l’aime. Ses bis favoris en concert ? Unter Donner und Blitz et l’ouverture de la Chauve-Souris, évidemment, qui l’accompagnent jusqu’au Japon. Rien d’étonnant à ce que l’idée de le voir un jour diriger le Concert du Nouvel An fasse rapidement son chemin ; aux responsables de vaincre les (innombrables) réticences du chef : comment le convaincre de diriger un concert entier devant les caméras, d’accepter que le public tape dans les mains pendant la Marche de Radetzky, et (surtout) d’oser faire aussi bien que le vieux Karajan, qui a littéralement enchanté le public viennois du Neuhjahrskonzert de 87 ? Lire la suite »


Monuments hystériques

Prenez deux Symphonies n°4 du répertoire traditionnel des orchestres : celle de Tchaïkovsky, celle de Schumann (ce disque – mais Abendroth a également enregistré celles de Brahms, Bruckner et Beethoven ; et la recette fonctionne aussi). Puis pensez à votre interprétation préférée de l’Opus 36 et celle de l’Opus 120 : allez, le chic de Beecham ou la rigueur de Mravinsky pour le premier ? Et pour le deuxième, Szell à Cleveland (en 1947), et le concert pétillant de Karl Böhm à Salzbourg, en 1975. Des valeurs sûres, des outsiders : mélangez le tout, incorporez quelques beaux souvenirs de concerts jusqu’à vous faire la meilleure idée possible de ces œuvres, et de la manière dont on les joue. Puis faites l’expérience de ces deux symphonies avec Hermann Abendroth : un peu plus d’une heure de musique à très haute température. Et seulement deux mots pour la décrire : « Gurgl », et « Wahow ». Imparable. Lire la suite »


Lenny the Kid

Vous ne rêvez pas : c’est bien Leonard Bernstein qui est représenté sur la pochette électro-punk expérimentale de ce double CD publié chez RCA et consacré aux jeunes années du chef américain. 1946-49 : Lenny à l’aube de ses trente ans. Les fifties n’ont même pas commencé que le petit gars du Massachusetts s’est déjà fait un nom dans tout le pays, presque sur un coup de chance. 14 novembre 1943, un dimanche. Tôt le matin, un coup de téléphone. Bernstein décroche : à l’autre bout du fil, Bruno Zirato, directeur de Carnegie Hall. L’heure est grave : Bruno Walter, qui devait diriger le New Philharmonic ce jour-là, est tombé malade. Impossible d’annuler : le concert est retransmis dans tout le pays. Zirato se tourne donc vers le chef assistant de l’orchestre, Lenny, nommé à ce poste quelques mois plus tôt. À trois heures de l’après-midi, ce jour-là, Bernstein fait son entrée dans la grande salle de Carnegie Hall. C’est à peine s’il a eu le temps de parler des œuvres au programme avec Bruno Walter : l’Ouverture Manfred, de Robert Schumann, et Don Quixote de Richard Strauss, entre autres. Plus tard, Bernstein avouera ne plus se souvenir que des applaudissements d’un public qui venait de se trouver une nouvelle idole : Leonard Bernstein, jeune diplômé de Harvard et du Curtis Institute de Philadelphie, 25 ans. Lire la suite »


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