Emil Gilels, pianiste omnivore

N’était sa rareté (laquelle n’est pas fondamentalement étrangère à son charme), voilà un bien un disque qu’il faudrait conseiller à tous ceux qui souhaiteraient connaître le répertoire d’Emil Gilels dans ce qu’il a de plus varié et de plus précieux. Qu’on en juge : avec deux baroques du Nord et du Sud, un romantique allemand et deux visages emblématiques de la musique russe, la carte de visite est pour ainsi dire complète, même si elle recèle aussi quelques surprises. Point de Mozart ou de Brahms, mais Bach, et Schumann, un compositeur que le pianiste a peu enregistré en studio, mais à qui il a offert quelques-uns des plus beaux fruits de son talent, au soir de sa vie. Lire la suite »


Le goût d’un autre

Depuis plus de dix ans, le vaillant petit label japonais Opus Kura régale les mélomanes de reparutions soignées de 78 tours grand cru. Les stars s’appellent Furtwängler, Bruno Walter et Mengelberg. Voilà de la vieille cire qui a de la cuisse, tudieu ! À ne manquer sous aucun prétexte le mois prochain, à l’occasion de leur publication dans nos contrées : les témoignages wagnériens du grand Arturo « Furioso » Toscanini, que le label nippon a déjà honoré d’une belle dizaine de titres (qui nous rappellent, entre autres, que le chef italien a assuré la création américaine de la Symphonie « Léningrad » de Chostakovitch en juin 1942). Le fidèle Orchestre Symphonique de la NBC est à son poste, le chef nous fixe de son œil sévère (gloups) – il est peut-être temps de se lancer… Lire la suite »


Le dieu du carnage

« Tout le monde ne peut pas diriger Mahler. Mais comme lui, j’ai eu une vie difficile. » Cette phrase pourrait être de Leonard Bernstein. Dans les faits, elle est de Klaus Tennstedt, mahlérien tardif mais passionné, et stupéfiant. Tennstedt aura servi Mahler avec autant de dévotion que son homologue américain, son exact contraire. L’extraversion de Lenny n’avait visiblement d’égale que la réserve de Tennstedt – à l’un la lumière, à l’autre la part d’ombre. Mahler n’a pourtant pas souffert d’être interprété par un homme aussi modeste, et aussi aimé de ses musiciens. La Symphonie n°6 exige certainement un esprit de sacrifice, peut-être davantage que toutes ses sœurs du cycle mahlérien ; dévoré par le cancer depuis qu’il avait enfin la reconnaissance qu’il méritait, Tennstedt semble d’ailleurs toujours avoir intimement senti dans le fatalisme de l’opus en la mineur une force qui lui était familière. Elle transparaît au disque, dans ce qui constitue sans doute le sommet de son intégrale pour EMI, et en concert. Mieux que transparaître, elle éclate. Lire la suite »


Es lebe Champagne der Erste !

Décembre 1965, Genève. Le Grand Théâtre accueille une production de la Chauve-Souris de Johann Strauss II. Sur scène, Teresa Stich-Randall ; dans la fosse, un jeune trentenaire qui monte : Carlos Kleiber, familier des opérettes, et en osmose naturelle avec la musique du maître viennois. Stuttgart, cinq ans plus tard : face aux caméras de télévision, Kleiber répète l’ouverture de la Fledermaus avec l’orchestre maison, pataud, lourdingue, et pas motivé pour un sou. Mais ça marche, comme par miracle. Au début des années 80, le Wiener Philarmoniker ne tarde pas à s’en apercevoir : Kleiber fait corps avec ce répertoire. Mieux que le connaître : il l’aime. Ses bis favoris en concert ? Unter Donner und Blitz et l’ouverture de la Chauve-Souris, évidemment, qui l’accompagnent jusqu’au Japon. Rien d’étonnant à ce que l’idée de le voir un jour diriger le Concert du Nouvel An fasse rapidement son chemin ; aux responsables de vaincre les (innombrables) réticences du chef : comment le convaincre de diriger un concert entier devant les caméras, d’accepter que le public tape dans les mains pendant la Marche de Radetzky, et (surtout) d’oser faire aussi bien que le vieux Karajan, qui a littéralement enchanté le public viennois du Neuhjahrskonzert de 87 ? Lire la suite »


Monuments hystériques

Prenez deux Symphonies n°4 du répertoire traditionnel des orchestres : celle de Tchaïkovsky, celle de Schumann (ce disque – mais Abendroth a également enregistré celles de Brahms, Bruckner et Beethoven ; et la recette fonctionne aussi). Puis pensez à votre interprétation préférée de l’Opus 36 et celle de l’Opus 120 : allez, le chic de Beecham ou la rigueur de Mravinsky pour le premier ? Et pour le deuxième, Szell à Cleveland (en 1947), et le concert pétillant de Karl Böhm à Salzbourg, en 1975. Des valeurs sûres, des outsiders : mélangez le tout, incorporez quelques beaux souvenirs de concerts jusqu’à vous faire la meilleure idée possible de ces œuvres, et de la manière dont on les joue. Puis faites l’expérience de ces deux symphonies avec Hermann Abendroth : un peu plus d’une heure de musique à très haute température. Et seulement deux mots pour la décrire : « Gurgl », et « Wahow ». Imparable. Lire la suite »


Lenny the Kid

Vous ne rêvez pas : c’est bien Leonard Bernstein qui est représenté sur la pochette électro-punk expérimentale de ce double CD publié chez RCA et consacré aux jeunes années du chef américain. 1946-49 : Lenny à l’aube de ses trente ans. Les fifties n’ont même pas commencé que le petit gars du Massachusetts s’est déjà fait un nom dans tout le pays, presque sur un coup de chance. 14 novembre 1943, un dimanche. Tôt le matin, un coup de téléphone. Bernstein décroche : à l’autre bout du fil, Bruno Zirato, directeur de Carnegie Hall. L’heure est grave : Bruno Walter, qui devait diriger le New Philharmonic ce jour-là, est tombé malade. Impossible d’annuler : le concert est retransmis dans tout le pays. Zirato se tourne donc vers le chef assistant de l’orchestre, Lenny, nommé à ce poste quelques mois plus tôt. À trois heures de l’après-midi, ce jour-là, Bernstein fait son entrée dans la grande salle de Carnegie Hall. C’est à peine s’il a eu le temps de parler des œuvres au programme avec Bruno Walter : l’Ouverture Manfred, de Robert Schumann, et Don Quixote de Richard Strauss, entre autres. Plus tard, Bernstein avouera ne plus se souvenir que des applaudissements d’un public qui venait de se trouver une nouvelle idole : Leonard Bernstein, jeune diplômé de Harvard et du Curtis Institute de Philadelphie, 25 ans. Lire la suite »


Redécouvrir Fricsay

Le 14 juin 1960, le chef hongrois Ferenc Fricsay se présente au podium de l’Orchestre Symphonique de la Radio de Stuttgart. Sur le pupitre, la partition de la Moldau de Smetana. L’homme porte une blouse, presque trop grande pour lui, et fermée jusqu’au cou. Séance de répétitions. L’orchestre peine à prendre ses marques ; mais en dépit de la fatigue qui se lit sur son visage, Fricsay ne s’en agace pas. Au contraire, le voilà qui insiste, chante au besoin certains passages (d’une voix de ténor juste et assurée), trouve les mots pour sortir les musiciens de leur raideur, et les rassure : « Soyez patients tant que nous ne nous comprenons pas. Mais vous allez voir : tout se passera bien. » Bien sûr, la Moldau exécutée au cours du mini-concert qui suivit cette répétition sous l’œil des caméras n’avait pas les moyens de dépasser musicalement celle que Fricsay a gravé au début de cette même année 1960, avec le Philharmonique de Berlin. Mais le temps lui était compté : il lui fallait laisser une trace concrète, filmée par la télévision. Trois ans plus tard, il serait mort. Un documentaire consacré à cet excellent chef d’orchestre pouvait-il donc trouver meilleure scène d’ouverture ? Lire la suite »


Berlioz-Beecham, l’entente cordiale

Bien avant sir Colin Davis et sir John Eliot Gardiner, la musique d’Hector Berlioz a pu compter sur un chef de la trempe de sir Thomas Beecham pour établir et défendre sa réputation outre-Manche. 1915 : l’année de la toute première Symphonie Fantastique du maestro anglais, au moment même où il devient directeur de l’Orchestre Symphonique de Londres et de l’Orchestre Hallé de Manchester ! Au fil du temps, Beecham impose le Te Deum, la Grande Messe des morts, L’Enfance du Christ à un public anglais qui n’en avait pour ainsi dire jamais entendu la moindre note. Un pari risqué ? « En règle générale, les Britanniques ne font pas vraiment grand cas de la musique, mais ils adorent le bruit qu’elle fait », avait l’habitude de plaisanter Sir Thomas. Quoi qu’il en soit, la musique de Berlioz résonne dans le monde entier au fil de ses déplacement, avec une petite préférence pour Le Corsaire ou la Marche Royale des Troyens, régulièrement choisis pour ouvrir le concert ou servir de bis, et enregistrés bien avant la Fantastique. Beecham patiente jusqu’en 1957 pour confier aux micros d’EMI sa première vision de l’Opus 14, avec l’Orchestre National de l’ORTF, avant de récidiver en décembre 1959. C’est d’ailleurs ce grand classique, presque testamentaire (Beecham se retire des podiums en mai 1960), qui a récemment remporté l’adhésion des participants au Jardin des critiques de France Musique. La Tribune des critiques de disque avait quant à elle primé la version new-yorkaise de Bernstein ! Alors écoutons voir… Lire la suite »


Fantastique Bernstein !

Berlioz, en voilà un qui n’a pas eu de chance. Autant acclamé que chahuté de son vivant, la postérité ne l’a pas gaté. « Hosanna !!! » crie Verdi à l’annonce de sa mort. Très vite, son œuvre sombre dans l’oubli. La Fantastique s’accroche. Long Purgatoire. Excentrique, académique, le personnage s’éloigne, à peine mieux qu’une tête sur un billet : 10 francs le Berlioz, pas de quoi pavoiser. Mais la résistance s’organise au disque : dès les Fifties, près de quarante versions de l’Opus 14. Années 1960, tout s’accélère : les Troyens s’offrent une scène, La Damnation de Faust les écrans. « Dans la salle, je ne veux que Berlioz et MOI ! » : Louis de Funès en chef d’orchestre dans la Grande Vadrouille, scène culte pour des millions de spectateurs, encore aujourd’hui. Mais cent cinquante ans après sa mort, il n’est pas dit que sa musique soit mieux comprise. La Fantastique et ses centaines de versions en restent encore le meilleur exemple : Stokowski réorchestre quand Norrington revient aux sources, Karajan wagnérise mais Paray exalte, Ozawa objective, Klemperer assombrit. Les disques s’accumulent et la Fantastique s’éloigne.

(Mais de toute façon, Berlioz c’était juste un des Aristochats, non ?) Lire la suite »


Carlos Kleiber, der Wanderer

Carlos Kleiber s’est effacé au concert, censuré au disque. On l’a accusé d’être un homme vénal, de ne jamais diriger qu’en contrepartie d’un gros chèque (« Kleiber ne dirige que quand son frigo est vide » : la phrase de Karajan est restée célèbre), parfois de l’encaisser sans se présenter ensuite au studio d’enregistrement, et de disparaître. L’homme a été impossible à pister : pas une interview (si ce n’est quelques minutes d’entretien en 1960, pour évoquer son père, à l’heure où il n’était que « le fils d’Erich Kleiber »). Plus aucune parution, plus un seul inédit. L’enquête reprend sur Internet, où se cachent quelques pépites, passionnantes et frustrantes à la fois : le Chant de la Terre, cette Heldenleben viennoise jamais gravée au disque, une bouleversante Mort d’Isolde à Bayreuth, quelques mignardises orchestrales (à part Beecham, qui a osé jouer Butterworth ?), et plus rien. Les vraies merveilles, ce sont les images : les répétitions des ouvertures du Freischütz et de la Chauve-Souris à Stuttgart (pour observer l’homme au travail, passionné, charmeur, plein d’humour), ainsi que deux récents documentaires : Traces to nowhere (réalisé par Eric Schulz) et Ich bin der Welt abhanden gekommen (de Georg Wübbolt).

La démarche n’est pas simple : comment retracer l’itinéraire d’un homme secret, effaçant la moindre empreinte, comment composer un portrait satisfaisant de l’homme, que dire objectivement du chef d’orchestre sans prononcer le mot « génie » à chaque phrase, sans réduire son art à la seule recherche de l’absolu et de la perfection (joli projet quoi qu’il en soit), sans verser dans l’hagiographie au bout de la première séquence ? À ce titre, le film de Wübbolt  a du mal à éviter l’écueil, consacrant les dix premières minutes du film à une juxtaposition de jugements tous plus élogieux les uns que les autres, démultipliant les points de vue (de collègues chefs, comme Muti, Sawallisch ou Gielen, mais aussi de responsables des orchestres et des théâtres où Kleiber a officié, ainsi que quelques musiciens, viennois et bavarois). Wübbolt procède de façon strictement chronologique, chapitrant son documentaire en quelques périodes emblématiques de la vie du chef, alors que Schulz préfère respirer l’ambiance des lieux eux-mêmes, ceux que Carlos Kleiber a hanté de sa présence. Une voix-off dans Ich bin der Welt, de simples extraits musicaux dans Traces to nowhere, pour déplacer le regard. Lire la suite »


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