Khatia à la croisée des chemins

Khatia Buniatishvili (Photo : Julia Wesely)

Khatia Buniatishvili (Photo : Julia Wesely)

Pour son premier récital à Pleyel, elle avait fait se lever la salle comme d’un seul homme. C’est peu dire que, ce mardi 4 mars, Khatia Buniatishvili revenait en terrain presque conquis sur le lieu de ses exploits. Presque seulement, car contrairement à l’image où le marketing se plaît à figer les artistes comme des statues de cire, les musiciens changent autant qu’un public, cette masse anonyme qui n’est jamais complètement la même. À chaque instant de sa carrière, à chacun de ses passages dans les villes du grand circuit culturel international, l’évolution d’un interprète ouvre de nouvelles interrogations, inspire d’autres réflexions, soulève plusieurs doutes. Légitimes, d’ailleurs, en particulier pour une pianiste comme Khatia Buniatishvili qu’un merchandising habile a eu tôt fait de représenter en icône pour papier glacé, laissant la musique, (celle de Liszt, celle de Chopin) devenir la bande-son de « créations vidéo » maladroites ou risibles – à chacun d’en juger. Lire la suite »


La tigresse et les agneaux

Khatia Buniatishvili, le piano et son double (Photo : Esther Haase)

Khatia Buniatishvili, le piano et son double (Photo : Esther Haase)

Au vu du succès remporté par Khatia Buniatishvili à l’issue de son récital du mois de novembre dernier, la présence de la jeune pianiste géorgienne en soliste de l’Orchestre de Paris ce mercredi 12 juin pouvait laisser imaginer une affluence record salle Pleyel. Ce fut presque le cas, en dépit d’une banderole affichant trompeusement « COMPLET » à l’entrée du bâtiment : audience nombreuse, mais laissant tout de même à une cohorte compacte de professionnels du replacement la possibilité de se replacer avec une indéniable préférence pour les rangs collés à la scène, au pied du piano plus que du podium, entretenant là un terrain favorable à la propagation prochaine d’une névrose collective inédite à laquelle sera donnée le nom de buniatishvilite foudroyante. Mais faut-il s’en étonner, si l’on considère que quelques jours à peine après le récital de novembre, Buniatishvili vit son image s’enrichir d’un nouveau personnage – celui de la Walkyrie du piano, inventé par une critique tellement bluffée par sa prestation qu’elle en arriva à prendre la Méphisto-Valse pour Mazeppa du même Franz Liszt. Lire la suite »


Des ballets pour soi seul

La pianiste Elisabeth Leonskaja (Photo : Jean Mayerat)

La pianiste Elisabeth Leonskaja (Photo : Jean Mayerat)

Il vint un moment, au milieu de La plus que lente de Debussy, où temps et espace se suspendirent, où l’on pouvait réellement penser avoir réussi à se détacher de la prison de l’ego. La formule est convenue, l’idée davantage encore, mais l’espace d’un instant, juste avant l’ultime retour du thème, juste avant d’apercevoir du coin de l’œil le mouvement de ces spectateurs pressés de ne pas manquer la fin du match de Roger Federer, il y avait de quoi trouver dans cette pièce infiniment plus que ce que pastiche de valse de bastringue veut bien faire entendre : quelques grammes de musique venus finalement s’ajouter à tout ce qu’Elisabeth Leonskaja avait déjà donné aux spectateurs de son récital salle Pleyel. Et pourquoi pas un bref éclair de beauté, fugace comme le clin d’œil qui parut s’esquisser à la dernière mesure de La fille aux cheveux de lin, évanescent comme n’importe lequel des crépitements d’extraordinaires Feux d’artifice. Lire la suite »


D’un cahier d’évidences

The one and only Leonidas Kavakos

The one and only Leonidas Kavakos

Sans doute la trouverez-vous péremptoire, contestable, partiale, naïve, imparfaite, inutile, confuse, prosélyte, incomplète ou désinvolte. Sans doute aurez-vous raison. Sans doute y avait-il mieux à écrire, et d’une toute autre manière. La voici tout de même, cette liste d’impressions éparses inspirée par la soirée de ce 25 avril, salle Pleyel, sur le mode de l’évidence, car l’exprimer autrement serait impossible. Disons donc :

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La vie très excellente de Denis Matsuev

Denis Matsuev, le gargantueur.

Denis Matsuev, le gargantueur.

Parmi les mille et une manières dont il est possible d’écrire un compte rendu de concert, le pastiche littéraire s’impose dans certains cas comme une évidence. Avec une carrure juste assez large pour lui éviter d’arracher au passage les chambranles des portes qui mènent des coulisses à la scène de Pleyel, et un pianisme capable de couvrir un orchestre en grande formation symphonique, Denis Matsuev invite presque naturellement à s’essayer à l’exercice de style. J’écris naturellement, mais c’est tout au plus une façon de dire : vu la force contenue dans ces dix kilos de doigts, il est difficile de distinguer clairement ce qui relève de la spontanéité ou de la contrainte. Observé en dédicace (à tout juste un jet de baffe), Denis Matsuev rappelle la vérité de l’adage qui veut que quand les gars de cent vingt kilos disent certaines choses, ceux de soixante kilos les écoutent. Ou du moins mesurent leur propos. Ainsi, aux oreilles du petit malin, plumitif électronique à ses heures, qui se risqua à l’humour en lui faisant dédicacer son programme (« “Xорошо”. Is that how you say “great” in russian ? »), la réponse que lui donna l’artiste passa étrangement pour une invitation à renoncer à son projet insensé de pasticher l’œuvre immortelle d’Alcofribas Nasier pour faire de Matsuev un lointain descendant de Gargantua. Car au fond, quoi de plus convaincant que la voix d’un homme qui fait sonner un simple « Yes, xорошо » comme une noix (ou une vertèbre) qu’on broie à la seule force des mains ? Lire la suite »


Matheuz-de la Parra : balle au centre

Diego Matheuz-Alondra de la Parra : le match

Hasard du calendrier, c’est à une courte semaine d’intervalle que l’Orchestre Philharmonique de Radio-France et l’Orchestre de Paris accueillaient au podium deux étoiles montantes d’Amérique du Sud. À ma gauche, Diego Matheuz, smoking et nœud papillon, classe 1984, Vénézuelien, ancien élève du Sistema et actuel directeur musical de La Fenice de Venise. À ma droite, Alondra de la Parra, tunique noire ornée d’une fleur blanche, classe 1980, Mexicaine, et dont la carrière de chef invitée commence à prendre de l’ampleur. Hasard encore (je n’irai pas jusqu’à y voir une preuve de la standardisation progressive des programmes), deux remarquables pianistes figuraient en soliste de ces deux chefs : la Bulgare Plamena Mangova, connue des mélomanes parisiens depuis son apparition au Théâtre du Châtelet en 2000, et le Russe Nikolaï « Lucky Lugansky », qu’on ne présente plus depuis que ses prestations enchantent le public français. Voilà une affiche qui promet. Ready ? Play. Lire la suite »


De sirènes en chimères

Yuja Wang, la fille du Far-East

Yuja Wang, la fille du Far-East

Il fallait bien que cela se termine. Et en un sens, peut-être est-ce tant mieux. Car en devenant le cadre des toutes dernières levées du Yuja Slam parisien, ces deux concerts de l’OdP du 6 et du 7 février marquèrent la fin des débordements liés à la yujite aiguë, déjà largement décrits sur ce site, autant qu’un bénéfique retour à la paix des ménages. Aussi, afin de prolonger la popularisation de la yujalogie déjà initiée sur les ondes grâce aux Oreilles sensibles de David Christoffel (qu’il en soit ici infiniment remercié), suggérons donc instamment aux chercheurs en gender studies option musicologie d’engager une étude comparée de l’appréhension du pianisme de Yuja Wang sur les publics masculins et féminins de la salle Pleyel. Au demeurant loin d’être inintéressantes, les deux interprétations du Concerto pour piano n°2 de Serge Prokofiev entendues en ces deux occasions parurent en effet simultanément susciter (à la méthode scientifiquement inattaquable de la vue de nez) une certaine indifférence chez ces dames et, chez ces messieurs, un émoi certain quoiqu’habilement masqué, tant les regards des copines et des épouses promettaient de dépecer séance tenante à l’épluche-légumes celui qui aurait trahi un enthousiasme un peu trop marqué pour le jeu ou pour les élégantes tenues de l’artiste (mauve le mercredi soir, jaune le lendemain). Lire la suite »


Brahms : ça va beaucoup mieux

Yuja Wang. Brahmsienne ?

Yuja Wang. Brahmsienne ?

Rien n’intrigue autant que les goûts d’un mélomane. Qu’il s’enthousiasme ou qu’il s’agace, cet animal étrange emprunte dans ses passions d’innombrables chemins bien difficiles à sonder. Doués d’autant de déraison que de mauvaise foi, concertivores et discophages aiment et détestent en suivant pour seul guide ce qui chante à leur oreille. Et si certains délaisseront peut-être demain ce qu’ils adorent aujourd’hui, qui sait si d’autres n’iront pas chérir ce qu’hier encore ils regardaient d’un œil sévère ? Nul n’est à l’abri d’un violent retour de flamme : sans doute aurais-je dû me méfier davantage. Il allait pourtant suffire d’un Concerto en ré mineur saisi au vol sous les doigts de Clifford Curzon et d’entendre Jeanne Moreau se mêler aux six voix de l’Allegro ma non troppo de l’Opus 18 pour qu’une brèche s’ouvre dans mon désintérêt farouche pour la musique de Brahms. Lire la suite »


À quoi reconnaît-on une yujite aiguë ?

Yuja Wang. Ah là là...

Yuja Wang. Ah là là…

Mes enfants, bonsoir.

Le manque de fantaisie est le fléau de l’homme moderne. Speedé, ruiné, terrorisé, notre piteux XXIe siècle a manifestement décidé de survivre à sa propre apocalypse pour satisfaire au bonheur des cyniques de notre temps. « Ne mourons pas tout de suite ; il reste encore quelqu’un à décevoir », disait avec clairvoyance Emil Cioran, sans doute pour la simple raison que l’imagination est la chose au monde la moins bien partagée. Effet de cette déglingue psychique grand format, le mélomane moderne est devenu, quant à lui, vulnérable à une foultitude de phénomènes dont l’exploration constitue un insigne défi pour la science de demain. Aussi rendons hommage au docteur Klari, dont le travail précurseur sur la wagnéropathie et ses innombrables variantes a profondément inspiré l’étude qui vous sera proposée ici. Son objet ? Rien moins que l’une des manifestations les plus foudroyantes qu’aient jamais connu les salles de concerts : la yujite aiguë. Lire la suite »


Mozart sous Temesta, Tchaïko sous EPO

JVZ, une première à l'ODP (Photo : Bert Huselmans)

JVZ, une première à l’ODP (Photo : Bert Huselmans)

En attendant de retrouver son directeur musical, Paavo Järvi, parti diriger les deux autres formations placées sous sa férule, l’Orchestre de Paris s’achemine vers 2013 en compagnie de ses chefs invités. Après James Conlon puis Peter Oudjian (et avant Mikko Franck, remplaçant Boulez), c’était au tour de Jaap van Zweden d’officier au pupitre de la phalange parisienne dans la Symphonie concertante de Mozart et la fresque symphonique Manfred, signée Piotr Tchaïkovsky. Ancien konzertmeister du Concertgebouw d’Amsterdam, responsable d’orchestres à Dallas et à Hong Kong, le chef néerlandais n’est pourtant pas inconnu des scènes françaises. Après des concerts avec le Capitole de Toulouse, au début de notre siècle, Zweden a eu plusieurs fois l’occasion de diriger le National (c’était d’ailleurs le cas la saison dernière). Face à lui (cerise sur le gâteau), deux des solistes-chouchous de la blogosphère : Roland Daugareil et Ana Bela Chaves, respectivement violon et alto solo de l’orchestre. Lire la suite »


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