Grand orchestre, belles manières

Bernard Haitink et le Chamber Orchestra of Europe (Photo : PKetterer/Festival de Lucerne)

Bernard Haitink et le Chamber Orchestra of Europe (Photo : PKetterer/Festival de Lucerne)

Tenter d’évoquer un disque ou un concert, c’est parfois courir le risque de devoir se rendre très vite à l’évidence. Face à certains artistes, la plume sèche, se perd en considérations banales, se contente de présenter ses respects au monument qu’elle s’est donnée pour thème. Après soixante ans de direction d’orchestre immortalisés par une discographie déclinable à l’infini au gré des publications commémoratives, Bernard Haitink s’est acquis une réputation de monstre sacré qui se suffirait presque à elle-même. Le voir porter haut ses 85 ans dans les plus grandes salles du monde en ferait presque (involontairement ?) le successeur de Claudio Abbado au titre de prophète discret d’une certaine façon d’envisager la musique. Celle d’un dialogue privilégié avec quelques orchestres de cœur, d’un zusammenmusizieren réalisé autour d’un répertoire classique, jalonné, indémodable, révéré partout et par tous (car quitte à faire l’unanimité, autant mettre toutes les chances de son côté). Lire la suite »


Laisse aller, c’est une Valls

Anne Gravoin, "musicienne et entrepreneur dans le domaine du spectacle" (Photo : MaxPPP)

Anne Gravoin, « musicienne et entrepreneur dans le domaine du spectacle » (Photo : MaxPPP)

Un bataillon de représentants du monde culturel ouvre la marche, suivi presque aussitôt par un peloton d’élus de la République. Entrent en rangs serrés une présentatrice d’Inter reconvertie au CSA, un artiste populaire chantre du zizi et des colonies de vacances, un animateur sportif devenu défenseur de Molière sur les routes (du Tour) de France, un penseur à chemise blanche et sa femme mais aussi un homme dont il se murmure qu’il serait président du Parti Radical et soutien de toute première force de la majorité en place. Une ministre de la Culture fraîchement reconduite à son poste palabre avec un ministre de l’Intérieur tout récemment promu tandis qu’une ministre du Logement et de la Ruralité s’étonne que des photographes la mitraillent incessamment de leurs flashes. En ce 17 avril 2014, tous, à commencer par le Premier ministre lui-même, attendent que les réjouissances commencent. Lire la suite »


Khatia à la croisée des chemins

Khatia Buniatishvili (Photo : Julia Wesely)

Khatia Buniatishvili (Photo : Julia Wesely)

Pour son premier récital à Pleyel, elle avait fait se lever la salle comme d’un seul homme. C’est peu dire que, ce mardi 4 mars, Khatia Buniatishvili revenait en terrain presque conquis sur le lieu de ses exploits. Presque seulement, car contrairement à l’image où le marketing se plaît à figer les artistes comme des statues de cire, les musiciens changent autant qu’un public, cette masse anonyme qui n’est jamais complètement la même. À chaque instant de sa carrière, à chacun de ses passages dans les villes du grand circuit culturel international, l’évolution d’un interprète ouvre de nouvelles interrogations, inspire d’autres réflexions, soulève plusieurs doutes. Légitimes, d’ailleurs, en particulier pour une pianiste comme Khatia Buniatishvili qu’un merchandising habile a eu tôt fait de représenter en icône pour papier glacé, laissant la musique, (celle de Liszt, celle de Chopin) devenir la bande-son de « créations vidéo » maladroites ou risibles – à chacun d’en juger. Lire la suite »


La tigresse et les agneaux

Khatia Buniatishvili, le piano et son double (Photo : Esther Haase)

Khatia Buniatishvili, le piano et son double (Photo : Esther Haase)

Au vu du succès remporté par Khatia Buniatishvili à l’issue de son récital du mois de novembre dernier, la présence de la jeune pianiste géorgienne en soliste de l’Orchestre de Paris ce mercredi 12 juin pouvait laisser imaginer une affluence record salle Pleyel. Ce fut presque le cas, en dépit d’une banderole affichant trompeusement « COMPLET » à l’entrée du bâtiment : audience nombreuse, mais laissant tout de même à une cohorte compacte de professionnels du replacement la possibilité de se replacer avec une indéniable préférence pour les rangs collés à la scène, au pied du piano plus que du podium, entretenant là un terrain favorable à la propagation prochaine d’une névrose collective inédite à laquelle sera donnée le nom de buniatishvilite foudroyante. Mais faut-il s’en étonner, si l’on considère que quelques jours à peine après le récital de novembre, Buniatishvili vit son image s’enrichir d’un nouveau personnage – celui de la Walkyrie du piano, inventé par une critique tellement bluffée par sa prestation qu’elle en arriva à prendre la Méphisto-Valse pour Mazeppa du même Franz Liszt. Lire la suite »


Des ballets pour soi seul

La pianiste Elisabeth Leonskaja (Photo : Jean Mayerat)

La pianiste Elisabeth Leonskaja (Photo : Jean Mayerat)

Il vint un moment, au milieu de La plus que lente de Debussy, où temps et espace se suspendirent, où l’on pouvait réellement penser avoir réussi à se détacher de la prison de l’ego. La formule est convenue, l’idée davantage encore, mais l’espace d’un instant, juste avant l’ultime retour du thème, juste avant d’apercevoir du coin de l’œil le mouvement de ces spectateurs pressés de ne pas manquer la fin du match de Roger Federer, il y avait de quoi trouver dans cette pièce infiniment plus que ce que pastiche de valse de bastringue veut bien faire entendre : quelques grammes de musique venus finalement s’ajouter à tout ce qu’Elisabeth Leonskaja avait déjà donné aux spectateurs de son récital salle Pleyel. Et pourquoi pas un bref éclair de beauté, fugace comme le clin d’œil qui parut s’esquisser à la dernière mesure de La fille aux cheveux de lin, évanescent comme n’importe lequel des crépitements d’extraordinaires Feux d’artifice. Lire la suite »


D’un cahier d’évidences

The one and only Leonidas Kavakos

The one and only Leonidas Kavakos

Sans doute la trouverez-vous péremptoire, contestable, partiale, naïve, imparfaite, inutile, confuse, prosélyte, incomplète ou désinvolte. Sans doute aurez-vous raison. Sans doute y avait-il mieux à écrire, et d’une toute autre manière. La voici tout de même, cette liste d’impressions éparses inspirée par la soirée de ce 25 avril, salle Pleyel, sur le mode de l’évidence, car l’exprimer autrement serait impossible. Disons donc :

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La vie très excellente de Denis Matsuev

Denis Matsuev, le gargantueur.

Denis Matsuev, le gargantueur.

Parmi les mille et une manières dont il est possible d’écrire un compte rendu de concert, le pastiche littéraire s’impose dans certains cas comme une évidence. Avec une carrure juste assez large pour lui éviter d’arracher au passage les chambranles des portes qui mènent des coulisses à la scène de Pleyel, et un pianisme capable de couvrir un orchestre en grande formation symphonique, Denis Matsuev invite presque naturellement à s’essayer à l’exercice de style. J’écris naturellement, mais c’est tout au plus une façon de dire : vu la force contenue dans ces dix kilos de doigts, il est difficile de distinguer clairement ce qui relève de la spontanéité ou de la contrainte. Observé en dédicace (à tout juste un jet de baffe), Denis Matsuev rappelle la vérité de l’adage qui veut que quand les gars de cent vingt kilos disent certaines choses, ceux de soixante kilos les écoutent. Ou du moins mesurent leur propos. Ainsi, aux oreilles du petit malin, plumitif électronique à ses heures, qui se risqua à l’humour en lui faisant dédicacer son programme (« “Xорошо”. Is that how you say “great” in russian ? »), la réponse que lui donna l’artiste passa étrangement pour une invitation à renoncer à son projet insensé de pasticher l’œuvre immortelle d’Alcofribas Nasier pour faire de Matsuev un lointain descendant de Gargantua. Car au fond, quoi de plus convaincant que la voix d’un homme qui fait sonner un simple « Yes, xорошо » comme une noix (ou une vertèbre) qu’on broie à la seule force des mains ? Lire la suite »


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