D’un cahier d’évidences

The one and only Leonidas Kavakos

The one and only Leonidas Kavakos

Sans doute la trouverez-vous péremptoire, contestable, partiale, naïve, imparfaite, inutile, confuse, prosélyte, incomplète ou désinvolte. Sans doute aurez-vous raison. Sans doute y avait-il mieux à écrire, et d’une toute autre manière. La voici tout de même, cette liste d’impressions éparses inspirée par la soirée de ce 25 avril, salle Pleyel, sur le mode de l’évidence, car l’exprimer autrement serait impossible. Disons donc :

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La vie très excellente de Denis Matsuev

Denis Matsuev, le gargantueur.

Denis Matsuev, le gargantueur.

Parmi les mille et une manières dont il est possible d’écrire un compte rendu de concert, le pastiche littéraire s’impose dans certains cas comme une évidence. Avec une carrure juste assez large pour lui éviter d’arracher au passage les chambranles des portes qui mènent des coulisses à la scène de Pleyel, et un pianisme capable de couvrir un orchestre en grande formation symphonique, Denis Matsuev invite presque naturellement à s’essayer à l’exercice de style. J’écris naturellement, mais c’est tout au plus une façon de dire : vu la force contenue dans ces dix kilos de doigts, il est difficile de distinguer clairement ce qui relève de la spontanéité ou de la contrainte. Observé en dédicace (à tout juste un jet de baffe), Denis Matsuev rappelle la vérité de l’adage qui veut que quand les gars de cent vingt kilos disent certaines choses, ceux de soixante kilos les écoutent. Ou du moins mesurent leur propos. Ainsi, aux oreilles du petit malin, plumitif électronique à ses heures, qui se risqua à l’humour en lui faisant dédicacer son programme (« “Xорошо”. Is that how you say “great” in russian ? »), la réponse que lui donna l’artiste passa étrangement pour une invitation à renoncer à son projet insensé de pasticher l’œuvre immortelle d’Alcofribas Nasier pour faire de Matsuev un lointain descendant de Gargantua. Car au fond, quoi de plus convaincant que la voix d’un homme qui fait sonner un simple « Yes, xорошо » comme une noix (ou une vertèbre) qu’on broie à la seule force des mains ? Lire la suite »


Matheuz-de la Parra : balle au centre

Diego Matheuz-Alondra de la Parra : le match

Hasard du calendrier, c’est à une courte semaine d’intervalle que l’Orchestre Philharmonique de Radio-France et l’Orchestre de Paris accueillaient au podium deux étoiles montantes d’Amérique du Sud. À ma gauche, Diego Matheuz, smoking et nœud papillon, classe 1984, Vénézuelien, ancien élève du Sistema et actuel directeur musical de La Fenice de Venise. À ma droite, Alondra de la Parra, tunique noire ornée d’une fleur blanche, classe 1980, Mexicaine, et dont la carrière de chef invitée commence à prendre de l’ampleur. Hasard encore (je n’irai pas jusqu’à y voir une preuve de la standardisation progressive des programmes), deux remarquables pianistes figuraient en soliste de ces deux chefs : la Bulgare Plamena Mangova, connue des mélomanes parisiens depuis son apparition au Théâtre du Châtelet en 2000, et le Russe Nikolaï « Lucky Lugansky », qu’on ne présente plus depuis que ses prestations enchantent le public français. Voilà une affiche qui promet. Ready ? Play. Lire la suite »


De sirènes en chimères

Yuja Wang, la fille du Far-East

Yuja Wang, la fille du Far-East

Il fallait bien que cela se termine. Et en un sens, peut-être est-ce tant mieux. Car en devenant le cadre des toutes dernières levées du Yuja Slam parisien, ces deux concerts de l’OdP du 6 et du 7 février marquèrent la fin des débordements liés à la yujite aiguë, déjà largement décrits sur ce site, autant qu’un bénéfique retour à la paix des ménages. Aussi, afin de prolonger la popularisation de la yujalogie déjà initiée sur les ondes grâce aux Oreilles sensibles de David Christoffel (qu’il en soit ici infiniment remercié), suggérons donc instamment aux chercheurs en gender studies option musicologie d’engager une étude comparée de l’appréhension du pianisme de Yuja Wang sur les publics masculins et féminins de la salle Pleyel. Au demeurant loin d’être inintéressantes, les deux interprétations du Concerto pour piano n°2 de Serge Prokofiev entendues en ces deux occasions parurent en effet simultanément susciter (à la méthode scientifiquement inattaquable de la vue de nez) une certaine indifférence chez ces dames et, chez ces messieurs, un émoi certain quoiqu’habilement masqué, tant les regards des copines et des épouses promettaient de dépecer séance tenante à l’épluche-légumes celui qui aurait trahi un enthousiasme un peu trop marqué pour le jeu ou pour les élégantes tenues de l’artiste (mauve le mercredi soir, jaune le lendemain). Lire la suite »


Brahms : ça va beaucoup mieux

Yuja Wang. Brahmsienne ?

Yuja Wang. Brahmsienne ?

Rien n’intrigue autant que les goûts d’un mélomane. Qu’il s’enthousiasme ou qu’il s’agace, cet animal étrange emprunte dans ses passions d’innombrables chemins bien difficiles à sonder. Doués d’autant de déraison que de mauvaise foi, concertivores et discophages aiment et détestent en suivant pour seul guide ce qui chante à leur oreille. Et si certains délaisseront peut-être demain ce qu’ils adorent aujourd’hui, qui sait si d’autres n’iront pas chérir ce qu’hier encore ils regardaient d’un œil sévère ? Nul n’est à l’abri d’un violent retour de flamme : sans doute aurais-je dû me méfier davantage. Il allait pourtant suffire d’un Concerto en ré mineur saisi au vol sous les doigts de Clifford Curzon et d’entendre Jeanne Moreau se mêler aux six voix de l’Allegro ma non troppo de l’Opus 18 pour qu’une brèche s’ouvre dans mon désintérêt farouche pour la musique de Brahms. Lire la suite »


À quoi reconnaît-on une yujite aiguë ?

Yuja Wang. Ah là là...

Yuja Wang. Ah là là…

Mes enfants, bonsoir.

Le manque de fantaisie est le fléau de l’homme moderne. Speedé, ruiné, terrorisé, notre piteux XXIe siècle a manifestement décidé de survivre à sa propre apocalypse pour satisfaire au bonheur des cyniques de notre temps. « Ne mourons pas tout de suite ; il reste encore quelqu’un à décevoir », disait avec clairvoyance Emil Cioran, sans doute pour la simple raison que l’imagination est la chose au monde la moins bien partagée. Effet de cette déglingue psychique grand format, le mélomane moderne est devenu, quant à lui, vulnérable à une foultitude de phénomènes dont l’exploration constitue un insigne défi pour la science de demain. Aussi rendons hommage au docteur Klari, dont le travail précurseur sur la wagnéropathie et ses innombrables variantes a profondément inspiré l’étude qui vous sera proposée ici. Son objet ? Rien moins que l’une des manifestations les plus foudroyantes qu’aient jamais connu les salles de concerts : la yujite aiguë. Lire la suite »


Mozart sous Temesta, Tchaïko sous EPO

JVZ, une première à l'ODP (Photo : Bert Huselmans)

JVZ, une première à l’ODP (Photo : Bert Huselmans)

En attendant de retrouver son directeur musical, Paavo Järvi, parti diriger les deux autres formations placées sous sa férule, l’Orchestre de Paris s’achemine vers 2013 en compagnie de ses chefs invités. Après James Conlon puis Peter Oudjian (et avant Mikko Franck, remplaçant Boulez), c’était au tour de Jaap van Zweden d’officier au pupitre de la phalange parisienne dans la Symphonie concertante de Mozart et la fresque symphonique Manfred, signée Piotr Tchaïkovsky. Ancien konzertmeister du Concertgebouw d’Amsterdam, responsable d’orchestres à Dallas et à Hong Kong, le chef néerlandais n’est pourtant pas inconnu des scènes françaises. Après des concerts avec le Capitole de Toulouse, au début de notre siècle, Zweden a eu plusieurs fois l’occasion de diriger le National (c’était d’ailleurs le cas la saison dernière). Face à lui (cerise sur le gâteau), deux des solistes-chouchous de la blogosphère : Roland Daugareil et Ana Bela Chaves, respectivement violon et alto solo de l’orchestre. Lire la suite »


Sur le fil du silence

Nelson Freire, sur le fil du silence

Nelson Freire, en amitié avec le concerto de Schumann

Nelson Freire et le Concerto pour piano de Robert Schumann sont deux amis de toujours. Le mot n’est pas trop fort : voilà plus de quarante ans que l’opus 54 du compositeur saxon figure dans la discographie du pianiste brésilien. C’est en effet au mois de mai 1968 que l’ancien élève de Nise Obino à Rio de Janeiro et de Bruno Seidlhofer à Vienne, enregistra ce Concerto en la mineur en compagnie de l’Orchestre Philharmonique de Munich et du chef Rudolf Kempe, à tout juste vingt-quatre ans. S’il chérit les opus concertants de Brahms et de Chopin, Nelson Freire semble entretenir un rapport peut-être encore plus intime avec celui de Schumann, où l’émotion préfère avancer masquée, fondue dans le dialogue avec l’orchestre. Lire la suite »


La voir et la croire

Premier récital de Khatia Buniatishvili à la salle Pleyel

Il y a toujours dans les standing ovations une part d’ambiguïté : indépendamment de la personnalité de l’artiste et de sa performance musicale, le public n’applaudit-il pas avant tout l’instant d’excitation si propre au récital, spectacle singulier où l’on attend d’un ou d’une soliste qu’il soulève des montagnes ? À ce titre, voir une salle Pleyel quasi-comble applaudir à tout rompre la pianiste Khatia Buniatishvili avait presque quelque chose de prévisible. De ses nombreuses qualités, le charisme et le courage ne sont sans doute pas les moindres. Car s’il n’est pas donné à tout le monde de pouvoir méduser son auditoire en quelques traits de piano, oser construire un programme centré sur quatre pièces parmi les plus éprouvantes du répertoire ne l’est guère davantage. Avec la Sonate en si mineur de Liszt, la Ballade en fa mineur et la Sonate en si bémol mineur de Chopin, puis la Sonate en si bémol majeur de Prokofiev – autant dire le Tourmalet, l’Aspin, l’Aubisque et le Peyresourde de cette littérature –, la Géorgienne proposait là un récital de piano à très haute altitude que n’auraient sans doute pas tenté les plus virtuoses de ses pairs. Lire la suite »


Zimerman, l’empire du son

Et Zimerman descendit sur le temple qui fut…

À la petite quinzaine de personnes qui attendaient devant l’entrée des artistes – tenant entre leurs mains qui un programme, qui une lettre adressée au maître, qui le LP de Sonates de Mozart jamais rééditées au disque, à la demande instante de l’artiste –, un technicien vint finalement annoncer la mauvaise nouvelle : pendant deux bonnes heures encore, Krystian Zimerman serait affairé à démonter lui-même son piano. Peine perdue pour les autographes. Mais ne fallait-il tout de même pas s’attendre à cette ultime pirouette d’un pianiste qui venait, quelques minutes auparavant, de se refuser au rituel des bis, malgré l’amicale pression d’un public émerveillé dès la première note. Des traits qui composent la personnalité du pianiste polonais, la discrétion – pour ne pas dire la culture du secret – n’est sans doute pas le moindre : à l’entrée de la salle, une affiche rappelait au public l’interdiction formelle d’enregistrer le récital d’une quelconque manière que ce soit. Lire la suite »


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